LA PASSION DES FILS BIEN-AIMÉS ET DES PÈRES TRÈS AIMANTS
Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26, 14-27,66
Dimanche des Rameaux - année A (17 mars 2011)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Chartres : Abraham et Isaac
Hier soir, aux vigiles préparatoires à la fête des rameaux, nous avons lu le texte du sacrifice d’Abraham, et j’ai été frappé en écoutant ce texte du parallèle spirituel profond qui existe entre ce passage de l’Ancien Testament et la Passion de Jésus-Christ telle que nous allons l’entendre maintenant.
Je vous rappelle simplement que la montagne de Moryah où Abraham doit offrir en sacrifice Isaac, est l’image par avance de la montagne du Calvaire sur laquelle le Christ va être crucifié. Je vous rappelle aussi que le bois que portait Isaac qui devait servir au sacrifice, nous annonce par avance le Christ qui porte sa croix sur laquelle il sera immolé.
Je vous relis simplement un petit passage de ce texte du sacrifice d’Abraham : « Abraham prit le bois pour l’holocauste et le chargea sur son fils Isaac, et lui-même prit en main le feu et le couteau. Et ils s’en allèrent tous les deux ensemble. Isaac s’adressa à son père Abraham et lui dit : Mon père ? - Il ll lui répondit : oui mon fils, me voici. – Il reprit : voici le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ? – Abraham répondit : c’est Dieu qui pourvoira à l’Agneau pour l’holocauste. Et ils s’en allèrent tous deux ensemble » (Gen 22, 6-8).
Cette marche silencieuse d’Abraham et d’Isaac est un moment déchirant, car Isaac comprend bien que l’agneau qui manque pour l’holocauste, ce sera lui. Et quand Abraham va le lier sur le bois de l’autel, Isaac comprendra pleinement qu’il est la victime offerte. Ni lui ni Abraham ne savent encore à ce moment-là que l’Ange de Dieu arrêtera le bras d’Abraham et qu’Isaac sera rendu vivant à son père, avant que l’immolation ait lieu.
C’est cette marche d’Isaac à côté d’Abraham sur la montagne qui m’évoque la montée du Christ au calvaire et son Père qui est avec lui. Nous devons renoncer à imaginer comme on l’a fait quelquefois, que le sacrifice du Christ au Calvaire était une manière de payer une rançon à Dieu le Père, comme si Dieu avait besoin de sacrifice et de sang. C’est au contraire le Père qui est aussi déchiré dans son cœur et sa vie par l’événement qui se passe, par ce sacrifice du Fils comme Abraham a été déchiré à l’idée d’offrir en sacrifice Isaac. Le parallèle nous est souligné par les mots employés : quand Dieu appelle Abraham, il lui dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que ton cœur aime » (Gen 22,1-2) . Le mot que nous traduisons ainsi « que ton cœur aime » est celui-là même qui sera employé pour le Christ au Jourdain quand au moment du baptême, le Père dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » (Mt 3, 17) celui-ci est le Fils que mon cœur aime.
Le Père donc monte aux côtés de son Fils sur le Golgotha pour être d’une certaine manière, offert avec lui. Ce sont ces relations entre le Père et le Fils au moment de la Passion que je voudrais livrer comme méditation dans notre cœur. Le Père ne demande pas que le Fils soit offert, le Père, c’est la miséricorde qui a pardonné à tous les pécheurs. Mais le Père, c’est aussi celui qui doit rendre toute justice afin que l’innocence flouée soit délivrée, afin que le pécheur soit lui aussi délivré de son péché par la miséricorde infinie de Dieu. Mais si les pécheurs sont délivrés de leurs péchés, les conséquences de leurs péchés demeurent, il faut qu’elles soient annulées par un amour plus grand qui puisse compenser tout ce mal qui est fait dans l’humanité, tout ce mal que les pécheurs perpétuent, que Dieu leur pardonne, mais qui doit être expié. C’est l’expiation qui explique le sacrifice de Christ, c’est l’idée extraordinaire que Dieu a conçu, que le pardon des péchés s’accompagnerait d’une expiation, que le pécheur n’accomplirait pas lui-même, mais que Jésus, le Fils de Dieu accomplirait à la place des pécheurs.
C’est ce qui nous est dit par Jean-Baptiste dès le début de l’évangile de saint Jean : « Voici l’Agneau de Dieu qui porte le péché du monde » (Jn 1, 29)). Il porte tout le péché du monde, ce péché que nous avons commis, ce péché qu’ont commis les criminels, ce péché qui remplit toute l’histoire des hommes, ce péché qui est la haine, le manque d’amour, la jalousie, ce péché qui enlève signification à tous nos actes, ce péché qui détruit toute la valeur de notre vie de chacun d’entre nous, voilà qu’il est accumulé sur les épaules du Christ. Lui seul peut par un acte d’amour infini enlever les conséquences de ce péché, délivrer l’humanité de ce péché accumulé de siècle en siècle et de génération en génération.
Quand Isaac montait à côté d’Abraham pour l’holocauste, Abraham en quelque sorte, était introduit par Dieu au cœur de la propre souffrance de Dieu. Dieu fait part à Abraham son ami, de ce qu’il vit lui-même quand il s’apprête à immoler son fils, celui que son cœur aime. Abraham conçoit dans son cœur cette souffrance quand il voit son fils s’avancer vers la mort. C’est la même souffrance qui est dans le cœur de Dieu le Père, quand Jésus se charge de tous les péchés du monde. Car Dieu le Père sait qu’il faut que toute justice soit rendue et en même temps il est déchiré parce que son Fils bien-aimé est celui qui va accomplir cette justice dans sa propre chair en se laissant labourer et déchirer, en se laissant défigurer.
Que cette lecture de la Passion atteigne notre coeur. C’est le moment où Dieu nous délivre non seulement de notre mauvaise volonté, mais nous délivre aussi des conséquences de notre péché, ces conséquences qui déchirent l’humanité depuis ses origines. Tout cela, le Christ le prend sur lui et nous sommes muets d’émotion d’une certaine manière, devant cet événement : toute chair, tout péché, toute déchirure, toute méchanceté, toute jalousie sont accumulées mystérieusement sur les épaules du Christ, lui qui n’a jamais manqué d’amour et qui a le cœur entièrement libre pour pouvoir prendre sur lui toutes nos fautes et nous en délivrer.
AMEN
