SI L'ÂNE POUVAIT RACONTER !

Lc 19, 28-42; Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Lc 22, 14-23, 56
Dimanche des Rameaux - année C (1er avril 2007)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Et si les ânes pouvaient raconter quelque chose? Si les ânes avaient la parole, que pourraient-ils annoncer ? Il y en a au moins un qui pourrait reprendre le prophète Isaïe en disant que ce qu'il annonçait s'est réalisé : "Sion, crie d'allégresse, sois dans la joie, car voici le Seigneur vient à toi. Il est humble, petit, monté sur le dos d'un âne, le petit d'une ânesse". L'ânon pourrait dire : c'est moi qui l'ai porté, c'est moi qui ai entendu les cris de la foule, c'est moi qui ai porté cette charge qui n'en était pas une, de ce vrai Roi, de ce vrai Sauveur pour entrer dans la si belle ville de Jérusalem, entourée de ses beaux remparts, avec ses portes si bien dessinées. Oui, si l'ânon pouvait raconter, il dirait : j'ai vu que l'on mettait des manteaux sur moi et par terre, et des gens agitaient des palmes. C'est normal, dans l'Antiquité, l'âne est une monture royale : les princes s'assoient sur l'âne pour rentrer dans leur ville.

Mais, si les ânes avaient la parole, ils pourraient dire : nous ne sommes pas des chevaux de Troie. Peut-être que la version plus moderne pour nos citadelles qu'on appelle les ordinateurs, ne révèlent qu'une grande fragilité, car il y a encore des chevaux de Troie qui entrent subrepticement se glissant derrière votre petite icône qui semble fonctionner normalement, et pourtant, ils sont en train de dévorer votre disque dur ! C'est la version moderne d'une prise de ville avec le cheval de Troie célèbre où l'ennemi est caché dans un cheval de bois pour prendre la ville. L'ânon dirait : non je n'ai pas introduit un ennemi dans Jérusalem. Car même si les rois ont l'habitude de rentrer solennellement dans leur ville, ils y rentrent après avoir gagné la guerre, ils y amènent leurs trophées, ils montrent qu'ils ont combattu, qu'ils sont les plus forts et les plus puissants. Ils apportent, et c'est pour cela que l'on construit un arc de triomphe, ils passent sous l'arc triomphal avec leurs esclaves, leur or, montés et caparaçonnés, victorieux, montrant qu'ils sont les rois parce qu'ils sont les chefs de la guerre et qu'ils sont capables d'abattre l'ennemi. Ils prennent possession d'une ville avec la main forte, le bras vigoureux, l'épée à la main, ils sont remplis de cette autorité, de cette force et de cette puissance.

Si les ânes pouvaient raconter ! Ils raconteraient aussi que parfois, ils ne portent pas seulement des princes ou des rois. Quelquefois, ils ne sont pas seulement là pour triompher, mais pour porter de lourdes charges, car ils peuvent aller loin, on peut les charger beaucoup, on peut en mettre toujours plus sur leur dos. S'ils sont des ânes version moderne, parce que très souvent, on leur en fait supporter plus qu'ils ne le peuvent. Ils ne sont pas ânes parce qu'ils sont bêtes, ils sont ânes parce qu'ils peuvent supporter. Mais jusqu'où ?

Si les ânes avaient la parole, ils pourraient dire qu'ils portent les rois, mais les ânes d'aujourd'hui sont aussi ceux que l'on charge, les petits et les humbles que l'on écrase de par notre violence. Car que se passe-t-il dans notre monde aujourd'hui ? Nous n'avons peut-être pas la guerre à notre porte, mais une guerre n'est pas forcément faite avec des canons, elle peut être à coups de chiffres économiques, à coups d'esclavagisme moderne, de temps de travail saturé, et autres fariboles économiques de production et de consommation qui tuent, qui font porter aux plus petits, et ce n'est pas forcément en gagnant un salaire de misère, car cela va si loin et si vite, que plus personne ne suit et qu'on est tous petits devant une telle violence. Et cette violence tend à vouloir faire la loi à régner comme les chefs et les puissants.

Et si les ânes pouvaient raconter, ce serait nous qui aurions à dire tant de choses sur l'injustice, l'orgueil, sur la manière outrancière dont on mène le monde, dont on traite l'homme, dont on force de poids les épaules parfois de plus en plus fragiles. Si les ânes pouvaient raconter, ils diraient une chose essentielle, c'est que la violence ne peut pas avoir le dernier mot. La force n'est pas l'autorité qui essaie d'écraser, ne peut pas être la dernière manière de ce monde, de se croire victorieux. Il n'y aura jamais de triomphe vrai pour ce genre d'exercice de pouvoir et d'autorité.

L'ânon qui a porté Jésus n'a pas fait rentrer un homme violent dans la ville de Jérusalem, ce n'était pas non plus un roi qui aurait gagné une bataille par la force de son bras et des armées. L'ânon qui a porté Jésus ne pourrait témoigner que d'une seule chose dont la Bible parle depuis fort longtemps. Il pourrait témoigner de la tendresse de Dieu. Le mot "tendresse" est un mot hébreu qui traduit pour une bonne part le mot miséricorde qui signifie également la piété, c'est-à-dire une relation fidèle, proche, une relation tendre. Dieu ne veut pas prendre possession de la ville de Jérusalem, Dieu ne veut pas être le roi de l'Église, Il ne veut pas être le souverain du monde par une quelconque force ou autorité. Il veut l'être par la tendresse de cette parole que nous allons entendre, prononcée sur la croix : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". Cette parole, c'est à notre humanité aujourd'hui que Jésus l'adresse. Il nous le dit avec la même force, la même violence de son amour et la même tendresse pour chacun des hommes, pour chacun d'entre nous.

Si les ânes pouvaient raconter l'histoire du salut, ils la commenceraient très tôt, au début même de la création, quand Dieu a voulu remplir le monde de cette bonté, car toutes choses qu'Il a créé, et l'homme en dernier, Il s'écrie en le voyant que "cela est bon, que cela est très bon". Et à travers toute l'histoire de ces grandes figures de la Bible, de cette tendresse manifestée à notre père Abraham, comme on le chante dans le cantique de Zacharie, où Il lui refuse la violence du sacrifice de son fils Isaac le remplaçant par un bouc, Il lui montre qu'Il veut aller au-delà de ce que l'homme croit qu'il faut prendre par la force. Il lui dit que rien n'est obtenu par cette violence, rien n'est obtenu par la force, rien n'est obtenu par ce genre d'autorité et d'oppression. Et Dieu va tisser l'histoire du salut de ce peuple qui descend d'Abraham en parlant au cœur à cœur avec l'homme de sa tendresse et de sa miséricorde. Il dit à la prostituée d'Osée : je t'emmènerai au désert et je me fiancerai à toi, et tu connaîtras mon intimité, tu connaîtras l'amour dont je suis rempli pour toi, je te manifesterai ma tendresse.

Si les ânes pouvaient parler, continuer toute cette histoire du salut, ils s'arrêteraient, même si c'est un récit, ils s'arrêteraient devant l'enfant de Bethléem. Il y avait bien un âne, même si l'évangile ne le dit pas, il y avait bien un âne pour manifester à la fois la tendresse et le poids qui reposait déjà, le destin qui reposait déjà sur les épaules de ce bébé qu'un jour dont on pourrait dire qu'il est vraiment notre Roi, il est notre Sauveur.

Nous avons manifesté aujourd'hui l'entrée triomphale de Jésus dans cette église pour dire qu'Il entre avec joie, avec bonheur dans chacune de nos existences. Il porte humblement le poids de nos soucis et de nos angoisses car Il va jusqu'à la croix pour dire qu'aujourd'hui il n'y a que la violence de cet amour manifesté qui le fait entrer pleinement dans le cœur de chacun, pour que chacun à son tour, soulevé par cet amour, puisse le diffuser, le répandre non pour détruire le disque dur de notre humanité, mais au contraire, par l'inverse de toute attaque, manifester combien Dieu nous aime et que la seule chose dont nous pouvons témoigner aujourd'hui, c'est de son amour vrai. Si nous l'avons vécu, si nous le vivons, ou si nous sommes appelés à la vivre, il n'y a que cette réalité-là qui vaille la peine non seulement d'être annoncée, mais d'être vécue. Si les ânes pouvaient raconter au monde ce que Dieu a fait, il faudrait que nous parlions à leur place pour dire cette immense tendresse, cette immense miséricorde, cet amour infini du Dieu que nous confessons Amour.

Si ce n'est pas ce Dieu-là que nous confessons, nous nous trompons de Dieu !

 

 

AMEN