LA MORT NE NOUS FERA PLUS MOURIR !
Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mc 14, 1 -15, 47
imanche des Rameaux - année B (9 avril 2006)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Ce n’est pas simplement parce que le Christ est plein de compassion qu’au fond, Il serait comme un exemple des héros du cœur. Ce n’est pas simplement une histoire de cœur. C’est qu’à un endroit précis du mystère profond où s’articulent la vie et la mort, ce guerrier qui s’est réveillé a pris ma mort et votre mort, à bras-le-corps, et Il a gagné. Il n’a pas gagné parce qu’il l’a dominée, parce qu’Il était plus fort. Il a gagné parce qu’elle ne savait pas que quelqu’un pouvait l’avoir, elle était tellement sûre d’elle-même. Et d’ailleurs, nous continuons à voir dans notre vie actuelle, simplement terrestre, combien la mort est si sûre d’elle-même, si certaine de son effet. Au fond, elle croit encore qu’elle nous aura, mais elle ne nous aura pas, même si toutes les apparences sont contre notre foi, la victoire sur la mort est déjà acquise, et le Christ l’a définitivement écrite sur toutes les vies des hommes.
Seulement pour nous, il semblerait qu’il soit difficile de comprendre ce qui s’est vraiment passé. Les récits des Passions, comme celle que nous allons entendre, rapportent beaucoup des souffrances physiques que le Christ endure et assez peu les souffrances morales. Or, nous savons que le plus difficile pour nous, qui ne sommes pas passés par cet endroit-là, que le plus difficile à vivre c’est justement la souffrance morale.
Il nous reste donc très modestement et très humblement, à tenter d’approcher ce que d’autres ont vécu dans ces expériences ultimes où se désarticule la vie, où s’anéantit le tissu de la vie. Je pense tout spécialement à un psychiatre qui s’appelle Victor Frankel, survivant - et c’est bien le nom qu’on donne à ces gens qui ont vécu les camps d’extermination- qui racontait lorsqu’il accueillait, alors qu’il était déjà un ancien, il avait trois mois d’enfermement, il accueillait les nouveaux venus, afin que le choc soit amoindri, il les convoquait secrètement à l’insu des kapos, à un groupe de parole. Il leur apprenait à dire, il leur apprenait à parler, il leur apprenait à traverser avec des mots ce qu’ils vivaient. Il disait que ce qui était le plus dur, c’était d’imaginer qu’un jour quand ils raconteraient ce qui s’était passé, personne ne les croiraient. Frankel n’est pas le seul, Primo Lévi le dit à son tour : quand nous étions encore dans les camps, et que nous rêvions à notre retour à la maison, nous commencions à raconter et nos amis et nos familles se détournaient de nous, ne pouvant pas nous croire. Georges Semprin aura la même constatation, il dit quelque part qu’il lui a fallu beaucoup de temps et beaucoup de mots pour apprendre à leur dire afin qu’ils ne ferment pas leurs yeux et leurs oreilles. Pourquoi ? Parce que c’est au-delà. La mort ce n’est pas simplement ce qu’on va dessiner sur les croix, ce qu’on va dire dans la Passion. On sent bien qu’il y a quelque chose d’autre, d’inimaginable, de cette souffrance morale de la manière dont cette souffrance n’est pas simplement celle qu’on ressent lorsqu’on a fait une faute, mais aussi celle qu’on ressent lorsqu’on souffre pour un autre, parce que c’est la souffrance de l’impuissance, peut-être la pire. Cette souffrance détruit, défait les moelles, abîme progressivement. Ces hommes avec Frankel disaient : chaque matin, si nous ne savons pas le raconter, ce n’est pas la peine de survivre. Dans son récit, il dit que ceux qui perdaient l’espoir, c’était ceux qui disaient : ça ne sert à rien, on ne nous croira jamais, et ils mouraient dans la journée.
Il y a bien donc une chose au moment où la mort pénètre la vie d’un homme, où ce n’est pas simplement une sorte d’arrêt, ce n’est pas un arrêt, mais c’est qu’il y a cet effet de désarticulation, d’anéantissement. Le mal, la mort, ce n’est pas quelque chose en plus, ce n’est pas une autre manière d’être, ce n’est rien, absolument rien. La mort, c’est du vide qui s’impose. L’image la plus faible, mais peut-être la plus éloquente serait l’idée d’une maille qui file et progressivement, le tricot se perd, comme si la maille du bien s’écartait pour laisser apparaître le néant, le rien. Il n’y a plus rien. Ce que vivaient les hommes dans les camps et qui pensaient ne jamais pouvoir le raconter, c’est parce que même les mots ne peuvent rien en dire, et ils craignaient au moins que nos oreilles ne puissent le supporter. Il y a quelque chose dans ce jusqu’au bout qui est indicible.
D’ailleurs, nous écouterons à l’instant le récit de la Passion. Le Christ ne dira rien ensuite de ses combats, de cette douleur. Il ne dira rien de cet étonnement qui le saisit, car il y a une chose dont parle Primo Lévi comme Frankel, c’est que lorsque que quelqu’un vous fait du mal, nous les humains, quelque part en nous, nous le comprenons un peu, même si effectivement ce mal est disproportionné par rapport à ce que nous pourrions nous-mêmes faire pour attaquer un autre, notre compréhension du mal est telle que si cela ne l’excuse pas, nous comprenons quelque chose parce que nous avons vécu cette passion-là. Mais le Christ, pas du tout, Il tombe du ciel ! Le mal lui est absolument au sens propre du terme, complètement étranger. Il ne le comprend pas. Rien en lui ne pourrait être complice de ce qu’Il subit. Il y a quelque chose en lui qui est de l’ordre de l’étonnement, et ce mot est faible, un étonnement qui est total, éternel, mais c’est étonnement ne le dessaisissait point de sa manière de nous prendre, de nous sauver, de se charger de nos péchés.
Pour aller plus loin, ce n’est pas simplement ma mort et votre mort qu’Il a portée, mais c’est également toutes les formes de mort qui ont commencé à abîmer mon image, à toucher à l’intégrité de mon être, ce qu’on appelle le péché, celui dont j’ai conscience et avec lequel je suis un peu complice, que je justifie souvent. Et puis, il y a surtout quelque chose que je ne puis pas mesurer mais qui, malheureusement a pris corps dans le monde, c’est la manière dont mon péché se conjugue avec votre péché, dont par effet d’amplification et de résonance, nos péchés collectifs personne ne s’en confesse. Personne ! On se confesse surtout de ce qui nous fait mal ou de ce que nous avons fait de mal à l’autre, parce que ce serait plus commode de nous réaccorder, mais qui, qui confesse la manière dont ses péchés sont rentrés en résonance les uns avec les autres, et ont fait que notre monde est abîmé par ces morts qui se sont conjuguées les unes avec les autres, ces premières formes de mort qui nous atteignent, et qui s’en confesse ?
Mère Térésa à qui l’on disait : quel sourire … et elle a confié qu’après quelques mois, à peine un an de vie avec Dieu, ce sourire que l’on voyait et que vous avez tous vu sur les photos qui la représentaient, a caché quarante ans de nuit, quarante ans de misère. Elle a confié qu’elle était restée sur cet instant de délice amoureux qu’elle avait connu avec le Christ, mais que le reste avait été simplement de tenir. Elle a confessé l’absence de toute consolation, rien. Elle ne mentait pas, elle était fidèle à un instant. C’est à cela que nous sommes invités. Nous ne sommes pas invités à entendre cette Passion, et nous allons de nouveau tenter d’en entendre l’intensité, l’effroyable, l’indicible, le cadeau, le don, l’hommage. Si un instant à travers ce texte la personne du Christ vous touche, cela suffit pour tenir. Maintenant, nous savons qu’il a porté nos péchés sur la croix et qu’il nous a donné la vie. Cette certitude que nous partageons, que nous avons à réactiver dans notre cœur, dans notre foi, c’est ce que nous allons entendre pour que nous sortions d’ici convaincus que le combat que nous commençons est mené avec lui, et c’est lui qui nous rend dignes d’être appelés les amis du Christ, les mais du Vivant.
AMEN