LE MYSTÈRE DE LA SOUFFRANCE DE DIEU
Gn 22, 1-19
(31 mars 1985???)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Brioude : Le Christ lépreux
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oilà donc Jésus qui entre dans Jérusalem, venant de Béthanie, venant du mont des Oliviers, montant vers la porte des Lions, voilà Jésus qui entre à Jérusalem monté sur un ânon, voilà Jésus qui s'avance vers le Golgotha et qui monte sur la croix. D'un même mouvement, Jésus entre en triomphe dans la ville de Dieu et Jésus gravit le gibet de la déréliction et de la dérision, ce gibet qui, d'un même mouvement encore, Le conduit jusqu'à l'exaltation de la gloire de sa résurrection.
Cette montée du Christ à Jérusalem, cette montée du Christ au Golgotha, l'office de ce soir nous invite à la lire à travers la montée d'Abraham et d'Isaac au mont de Moriah. C'est le même mystère, là en figure, et ici accompli. Quand Abraham montait à la montagne de Moriah avec Isaac, il ne savait pas quel était le sens ultime de sa démarche, et pourtant déjà, obscurément, dans son cœur, c'était le mystère du Golgotha le mystère de la souffrance de Jésus, le mystère de la souffrance de Dieu dans lequel il était invité à entrer.
Le texte nous dit que "Dieu mit Abraham à l'épreuve". Au moment où Il demandait à Abraham d'offrir son fils en sacrifice, Dieu savait qu'il arrêterait la main du patriarche. Pourtant si cela avait été une épreuve au sens banal du terme, si Dieu avait simplement voulu savoir jusqu'où tiendraient les nerfs d'Abraham, jusqu'où Il pourrait le faire aller sans qu'il craque et s'effondre, ce Dieu aurait été un atroce tortionnaire. Si Dieu a appelé Abraham sur la montagne pour y offrir son fils en sacrifice, ce n'est pas pour jouer avec la foi d'Abraham, ce n'est pas pour pouvoir ensuite féliciter Abraham de l'absolu et de la totalité de sa foi. Il s'agissait de quelque chose de bien plus profond et de bien plus grave. Si Dieu appelait Abraham sur cette montagne pour le sacrifice de son fils, c'est parce que Dieu préparait, dans le cœur d'Abraham, la future venue de son lointain descendant, de l'Isaac véritable, de Jésus fils d'Abraham, le véritable fils promis à Abraham. Dieu préparait le cœur d'Abraham à vivre un mystère qui est le mystère même du cœur de Dieu, car Dieu se trouvait aux côtés d'Abraham montant sur cette montagne. Abraham n'était pas seul. Dieu n'était pas figé en haut du ciel pour le regarder, pour guetter ses réactions, même pas pour contempler la beauté de sa foi, Dieu était avec Abraham, portant le poids de cette étrange et terrible douleur de savoir que son enfant allait passer par l'épreuve de la mort.
Il y a un mystère qui est peut-être le plus insondable des mystères de notre foi, c'est le mystère de la souffrance de Dieu. Nous avons l'habitude de penser à Dieu dans la plénitude de sa gloire, dans la splendeur de sa joie, dans une béatitude sans faille, et cela est vrai. Et pourtant d'une manière que, ici-bas, nous ne pourrons jamais tout à fait comprendre en totalité, en même temps que le Dieu que nous adorons est Celui de la béatitude et de la joie parfaite, il y a aussi le mystère de la souffrance de Dieu. La souffrance de Dieu qui résulte simplement de ce qu'est Dieu, parce que Dieu est amour. Et puisque Dieu est amour, Il a tout fait par amour, Il nous a créés par amour, Il nous aime d'amour et Il ne peut plus, désormais, être heureux sans que nous soyons nous-mêmes heureux de son bonheur. Et si Dieu nous aime à ce point, Dieu ne peut pas rester impassible, indifférent devant le malheur de l'homme, devant ce péché par lequel nous détruisons, en nous, l'amour et donc la joie. Et quand l'homme se détourne de cette amitié, de cette tendresse de Dieu, Dieu ne peut pas ne pas souffrir de ce refus, de cette rupture, de cet éloignement de son bien-aimé. Car nous sommes chacun, pour Dieu, infiniment aimé, nous sommes chacun le plus aimé, le bien-aimé. Et Dieu ne peut pas se consoler de notre refus et de notre péché. Et cette souffrance dans le cœur de Dieu est la souffrance de la mort de chacun de ses enfants, car par le péché, il y a en nous une mort, mort bien plus radicale en un certain sens que la mort corporelle, car c'est la mort même de notre bonheur, c'est la mort de la vie que Dieu a déposée dans notre cœur et dont Il a fait le plus beau partage entre Lui et nous. Devant la mort spirituelle de ses enfants Dieu souffre, et c'est cette souffrance du cœur de Dieu qu'II a voulu faire connaître mystérieusement à Abraham.
Quand Abraham montait avec Isaac sur la montagne où son fils allait mourir, Abraham découvrait, dans son cœur, la souffrance d'un père devant la mort de son enfant. Il découvrait la souffrance du cœur de Dieu devant la mort de ses enfants, devant la mort des hommes pécheurs. Et en même temps, d'une manière plus mystérieuse encore, Dieu faisait découvrir à Abraham que cette souffrance aboutirait à ce sacrifice de Jésus sur la croix, où tout le péché des hommes serait rassemblé sur les épaules du Nouvel Isaac, où le bois de la croix pèserait sur les épaules du Christ comme le bois de l'holocauste sur le dos de l'enfant. Dieu faisait découvrir à Abraham que toute cette souffrance tout ce mal, toute cette haine des hommes, se rassemblerait un jour sur les épaules de son enfant unique, de son enfant bien-aimé, Celui qui résumerait en Lui le mystère de tous les enfants de Dieu, Celui qui prendrait sur Lui la mort de tous les enfants de Dieu, le péché de tous les enfants de Dieu, pour accomplir jusqu'au bout le sacrifice qui les sauverait.
Et de même que Jésus était Isaac montant vers le mont de Moriah, de même Jésus sera le bélier substitué à Isaac. Il sera substitué à tous les enfants des hommes pour aller jusqu'au bout du mystère du mal, du péché et de la mort que nous avons accumulés sur nos propres épaules et que Lui prendra sur les siennes. Il sera véritablement offert en sacrifice, véritablement immolé comme ce bélier entre les mains d'Abraham, étant à la fois, le fils qui doit mourir et celui qui est substitué aux enfants qui devaient mourir. Il sera en même temps celui qui est rendu à son père, parce que de même qu'Isaac a été rendu à Abraham, de façon inouïe, inespérée et merveilleuse, de la même manière Jésus sera rendu à son Père, rendu à tous les hommes, rendu à la vie, à la joie et à la gloire, au-delà de la mort.
Ainsi, tout le mystère de la souffrance et de la joie inespérée d'Abraham redescendant de Moriah, s'achèvera, s'accomplira, prendra tout son sens quand le Christ montera au Golgotha, sera descendu de la croix, descendra jusqu'au plus profond des enfers et puis ressuscitera dans la gloire. Toute l'expérience spirituelle d'Abraham trouvera là son ultime signification qu'Abraham avait vécue réellement mais en mystère, en figure, c'est-à-dire non pas d'une façon purement symbolique au sens faible du mot, non pas comme si Dieu avait en énigme écrit à travers l'histoire d'Abraham une image allégorique de ce que serait l'histoire de Jésus, mais véritablement Abraham s'est imprégné de cette souffrance de Dieu, de cette souffrance paternelle de Dieu et aussi de cette joie inespérée de Dieu quand ses enfants lui sont rendus, purifiés par le sang de l'Agneau, du bélier, de Jésus.
Nous allons vivre le mystère du Christ crucifié, mort et ressuscité. Nous allons d'une certaine manière le vivre comme Abraham, c'est-à-dire montant, nous aussi sur la montagne de Moriah sans bien comprendre. Nous allons le vivre à travers notre propre vie, non pas seulement comme quelque chose que nous contemplons de l'extérieur et que nous regardons en essayant de comprendre, mais comme quelque chose qui fait partie de la substance de notre vie, de notre être, comme quelque chose qui est profondément enraciné dans les évènements de notre vie. Plus ou moins, tous nous connaissons quelque chose de la souffrance, nous en savons le caractère intolérable, mais ce que nous ne savons peut-être pas toujours suffisamment, c'est que cette souffrance que nous vivons est, en nous, la découverte du mystère de Dieu. En souffrant, nous comprenons quelque chose de l'ultime secret du cœur de Dieu qui est précisément celui de cette souffrance de Dieu devant le péché de ses créatures, devant la mort et le malheur de ceux qu'Il aime et que nous sommes.
Alors, essayons de vivre cette semaine sainte, non seulement en revivant les évènements du passé, non seulement en contemplant le Christ portant les stigmates de sa passion jusque dans sa gloire, mais encore en marchant aux côtés du Christ comme Abraham marchait aux côtés de Dieu quand il montait sur la montagne de Moriah.
AMEN