ABRAHAM S'EST RÉJOUI DE VOIR MON JOUR
Gn 22, 1-13
(8 avril 1981???)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mambré …
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a Parole du Christ, dans l'évangile, au cours de ces disputes avec les pharisiens et les scribes, qui vont pas à pas nous conduire jusqu'à sa passion et sa mort, cette parole du Christ est, au premier abord, étrange et mystérieuse : "Abraham s'est réjoui, il a exulté à la pensée de voir mon jour. Il l'a vu et il a été comblé de joie."
Si nous prenions comme les juifs, les paroles de Jésus, au pied de la lettre, cela supposerait ou bien une mystérieuse longévité d'Abraham, ou bien que Jésus se soit déjà trouvé sur la terre des millénaires avant sa naissance. Certes, Jésus veut affirmer par ces paroles sa mystérieuse préexistence, non pas sur la terre mais dans le sein du Père. Car, depuis toute éternité Il existe dans l'amour infini de Dieu Et toutes les fois que Dieu s'est manifesté à ses patriarches, à ses prophètes, à tous ceux qu'Il avait choisi, c'est le Christ qui était déjà dans cette manifestation du Père, car tout visage du Père qui se manifeste à nous est le visage du Fils, car c'est le Fils qui est la révélation du Père.
Mais du point de vue d'Abraham, nous pouvons nous demander à quel évènement précis, cette parole du Christ fait allusion. Quand est-ce qu'Abraham a vu le jour du Christ, quand est-ce qu'il s'est réjoui de l'avoir vu ?
Or, si nous relisions l'ensemble des livres de la Genèse, nous verrions que le thème du rire tient une place importante dans la vie d'Abraham. Quand Dieu révèle a Abraham déjà âgé, marié à une femme stérile, elle aussi très âgée, quand Dieu lui révèle qu'il aura une postérité nombreuse comme les étoiles du ciel, comme le sable qui est au bord de la mer, l'Ecriture nous dit qu'Abraham tomba la face contre terre et se mit à rire. Abraham se mit à rire d'un rire qui n'était encore que surprise, incrédulité, certes émerveillement devant une promesse mais en même temps sentiment de l'impossibilité que s'accomplisse ce que Dieu venait de dire, car Abraham se mettant ainsi à rire dit : "Comment un homme parvenu à un âge avancé comme moi, pourrait-il avoir une descendance ?"
Et quelque temps après, quand Dieu apparaît sous la forme de trois voyageurs venant à la chaleur du jour, prendre leur repas chez Abraham, et que Dieu renouvelle cette promesse en disant : "Dans un an, jour pour jour, je reviendrai, et Sara aura mis au monde un enfant", c'est Sara qui, dans la tente, écoutant ces paroles de l'hôte divin, se met à rire, elle aussi, d'un rire d'incrédulité. Et puis voilà que, contre toute attente, contre toute espérance parce que Abraham a cru à cette parole impossible de Dieu, l'enfant naît. Et cet enfant sera appelé Isaac, ce qui signifie tout à la fois : Dieu a souri, Dieu m'a réjoui. Et Sara, en le mettant au monde dit : "Tous les peuples se réjouiront, à cause de cet enfant, tous me féliciteront à cause de ma joie." Et voilà que Isaac devient la joie même d'Abraham et de Sara incarnée dans cet enfant de chair et de sang, qui est l'enfant de la promesse, qui est l'enfant, l'enfant donné par Dieu contre toute attente et contre les lois de la nature, l'enfant de la foi d'Abraham, de son espérance, car il a cru en la parole de Dieu, après avoir été, au premier abord surpris et comme étonné, par une telle promesse. Isaac est donc la joie d'Abraham. Il est la joie d'Abraham parce qu'il est un enfant au-delà de ce que l'homme peut désirer, peut concevoir, peut réaliser. Et ainsi, en lui, se vérifie déjà, cette toute-puissance de Dieu, promettant à Abraham que ce n'est pas une postérité pour cette terre seulement, qu'Il lui donne, mais une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel, une postérité qui sera céleste comme les étoiles du ciel.
Et le sourire d'Abraham, son rire, est devenu maintenant, non plus rire d'incrédulité, mais rire de joie, rire comblé. Il y a encore une étape, dans cette révélation de Dieu à Abraham, c'est celle que nous entendions tout à l'heure. Car cet enfant, que Dieu a donné à Abraham, contre toute probabilité, et au-delà de tout ce qui était pensable, cet enfant Dieu va le redemander à Abraham, le lui demander en sacrifice. Et Abraham, qui a grandi dans la foi n'hésitera pas un instant. La demande de Dieu est absurde puisque cet enfant, c'est Dieu qui l'a donné, et qui l'a donné par un miracle inouï, voilà que maintenant Il le demande en holocauste, anéantissant toute sa promesse, anéantissant toute l'espérance qu'Abraham avait mise en Dieu à travers cet enfant. Mais Abraham n'hésite pas un instant. Il monte sur la montagne de Moriah avec Isaac pour l'offrir à Dieu Et, à ce moment-là, Dieu le lui donne une seconde fois. Au moment où Abraham offre Isaac en sacrifice, Isaac lui est rendu.
L'auteur de l'épître aux Hébreux nous dit que Abraham crut. Et il crut que celui qui avait pu lui donner un enfant au-delà des lois de la nature pouvait aussi ressusciter les morts. Et en vérité, c'est un mort ressuscité que Dieu rend à Abraham. Car dans son cœur, il l'avait donné, son fils Isaac, il l'avait déjà offert en sacrifice. Et c'est véritablement de l'abîme des morts que Dieu le lui rend vivant en signe mystérieux et prophétique de cette victoire du Christ sur la mort, de cette résurrection de Jésus, dans laquelle s'accomplira définitivement le sacrifice d'Isaac, et dans laquelle le Christ sera donné en sacrifice pour nous tous et sera rendu à son Père dans la gloire de Pâques.
Il n'y a pas simplement là une image, il n'y a pas simplement un rapprochement plus ou moins superficiel, car Abraham, véritablement a déjà vécu, dans son cœur, l'expérience de la foi, l'expérience de la nuit, car la foi est une marche dans la nuit. Il a déjà vécu, en prophétie, en préparation, cette nuit du Christ sur la croix, au moment où Il est offert en sacrifice et où Il crie : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" La foi d'Abraham est réellement, authentiquement la préparation prophétique, dans son propre cœur, du sacrifice que le Christ accomplira, dans sa chair, sur la croix.
Et en ce sens, quand Abraham a retrouvé Isaac, pour une deuxième fois, quand pour une deuxième fois, cet enfant de la promesse lui a été donné, il a véritablement exulté. Exulté d'une joie qui n'était plus simplement humaine, mais d'une joie proprement divine, d'une joie surnaturelle car cet enfant n'était pas seulement son enfant, c'était véritablement le don de Dieu, c'était l'enfant de Dieu, c'était déjà le Christ entrevu. Et c'est ainsi qu'Abraham a vu le jour de Jésus. Et c'est ainsi qu'Abraham s'est réjoui à la vue de ce jour.
Frères et sœurs, nous sommes les héritiers de la foi d'Abraham. Il est notre père dans la foi. Demandons au Seigneur, non pas peut-être de nous faire connaître une expérience aussi terrible que celle d'Abraham, sur le mont Moriah, mais de nous faire grandir dans cette foi de telle sorte que nous voyions, dans la nuit, mais avec les yeux illuminés du cœur, que nous voyions véritablement le jour du Christ, et que la joie de ce jour, la joie de cet amour qui nous est donné, remplisse notre cœur d'allégresse débordante.
AMEN