UN CHOIX CRUCIAL

Lc 19, 28-42; Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Lc 22, 14-23, 56
Dimanche des Rameaux - année C (4 avril 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Ce n'est peut-être pas sans raison que le jour des Rameaux, ce qu'on appelle la prédication, se situe avant la lecture de la Passion, peut-être tout simplement parce que la plus belle prédication qui puisse exister c'est le récit de la Passion.

Avant la lecture de la Passion, je voulais vous proposer - comme pour une carte routière-, quelques indications géographiques pour vous permettre de vous repérer dans ce récit qui nous bouleverse tous. Je voudrais vous faire découvrir que la géographie de la ville de Jérusalem et cette géographie que nous avons mise en œuvre en partant de la place des Quatre Dauphins et en rentrant dans cette église, que cette géographie donc est on ne peut plus proche de la géographie de l'âme humaine et de notre relation à Dieu. Je crois d’ailleurs que ce n'est pas innocent si sainte Thérèse d'Avila a su justement utiliser cette idée de forteresse pour exprimer la manière dont Dieu rentre dans notre cœur.

En effet, j'aurais voulu attirer votre attention sur l'ambivalence de la célébration d’aujourd’hui, entre -d'une part- l'entrée de Jésus dans Jérusalem, cet épisode des Rameaux, une entrée glorieuse et magnifique, au son des tambourins, dans le bruissement des palmes, une véritable entrée triomphale, et d’autre part, l’expulsion de Jésus hors de la ville par cette même foule qui l'avait acclamé plus tôt. Mais ce matin, la question ne se situe pas au niveau de la versatilité des foules. En fait, nous avons à nous poser cette question très simple : "Est-ce que je laisse Dieu entrer dans mon cœur ? Et si oui, est-ce pour mes besoins personnels ou bien est-ce pour lui permettre de m’emmener plus loin ?"

Quand nous l'acclamons, comme nous l'avons fait, et comme les hébreux l'ont fait, nous n'acclamons pas celui qu'Il est en vérité. Nous acclamons quelqu'un dont nous avons besoin. D'autre part, quand le Christ est traîné dans sa Passion, l'œil de l'homme s'assombrit, s'obscurcit, et là encore, nous ne savons pas qui Il est réellement. Ce qui est frappant dans les évangiles, c’est le problème identitaire de Jésus : Il est rejeté pour ce qu'Il n'est pas – un malfaiteur-, et Il est aussi accueilli pour ce qu'Il n'est pas – un roi. Il suffit de voir les détracteurs du Christ qui le refusent comme Fils de Dieu, et en face d'eux les disciples de Jésus qui peut-être le reconnaissent, mais ne le reconnaissant que trop rarement pour de bonnes raisons.

Aussi, quand j'écoute la Passion, je pense toujours au texte de la multiplication des pains où le Christ s'échappe "parce qu'ils voulaient le faire roi". Ce grand mystère qui s'ouvre à nous en ce jour, c'est de découvrir que ce Dieu dont nous avons tellement besoin dans notre vie, s'Il se laisse parfois percevoir, s'Il se laisse parfois saisir par le biais de nos souffrances, de nos désirs, de nos besoins, ce Christ veut nous emmener beaucoup plus loin que nos petites préoccupations de tous les jours.

L'enjeu d'aujourd'hui, entre le récit de l'entrée de Jésus à Jérusalem, et celui de l'expulsion du Christ par sa mise à mort, montre la manière dont le Christ se révèle à nous dans notre cœur : parfois Il rentre dans notre âme, à partir d’un événement heureux ou malheureux, nous l'acceptons comme tel. Puis, un jour, nous découvrons qu'Il n'est pas celui que nous croyions. Se pose alors la même question pour nous que pour les contemporains du Christ : "Et maintenant, que vais-je décider face ce Christ, ce Fils de Dieu ? Est-ce que je vais accepter d'aller plus loin ? Est-ce que je vais accepter de lui laisser bouleverser les bases de ma vie ? Ou bien, est-ce que je vais le fixer sur une croix une fois pour toutes, est-ce que je vais l'expulser de ma vie et continuer mon chemin avec ce dieu que je me suis forgé ?"

Pour ma part, c'est une question très importante et dont on n'a jamais fini de faire le tour, et qui même fait peur. Après avoir accueilli Dieu à un certain moment dans sa vie, peut-on ne plus s'en soucier, et qu'arrive-t-il alors ? Est-ce que je vais être damné, est-ce que je vais finir en enfer ? En fait cette semaine sainte nous révèle que, quand bien même nous mettons le Christ à mort, celui-ci dépose au cœur même de notre péché son salut et son amour. Même quand nous croyons que nous l'avons rejeté de notre vie, que nous avons fermé les volets de notre âme, que nous avons fermé les portes blindées de notre Jérusalem, il y est encore ! Il reste et restera toujours le combat que nous avons mené avec Lui. Et j'aimerais aussi mettre en parallèle cette semaine sainte avec ce texte admirable du combat de Jacob que nous lisions il y a quelques jours à l'office des Laudes. Jacob ne sort pas indemne de ce combat contre Dieu, il en sort blessé. Certes, il a réussi à "voler" la bénédiction de Dieu, mais il n'en sort pas indemne. Cette semaine sainte a pour but de nous rappeler au combat qui est essentiel. Nous pensons trop souvent le combat avec Dieu en terme négatif. Au contraire ! Il vaut mieux un bon combat contre Dieu que de vivre indifférent à ses côtés.

Frères et sœurs, au début de cette semaine sainte, ce que nous avons à reprendre, c'est le jugement de notre regard, c'est la conversion de notre jugement à la fois sur Dieu, et sur nos frères. Bien souvent, nous fixons très rapidement Dieu et les autres sur une croix, pour dire ce qu’ils ne sont pas dans la réalité, et nous avons bien de la peine à nous débarrasser de ce péché qui est de juger trop rapidement nos frères. Le Seigneur est celui qui nous dit que par sa mort, tout homme est libre de pouvoir se convertir. Laissons résonner dans notre cœur ce récit de la Passion pour que nous puissions découvrir dans notre vie la manière dont le Christ est entré dans notre Jérusalem céleste afin d’épouser notre âme.

 

 

AMEN