LA DERNIÈRE TENTATION DU CHRIST !

Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26, 14-27,66
Dimanche des Rameaux - année A (24 mars 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Nous voici arrivés à la porte de la grande se­maine, à la porte de la Passion. Tous, nous avons une clé pour ouvrir cette Passion, dans cette homélie, je voudrais vous proposer la mienne pour aujourd'hui. Cette clé, je vous la propose, vous êtes libres de la prendre ou pas, parce que dans la Passion, il n'y a pas de "pass" universel, il n'y a pas quelque chose qui irait pour tout le monde. On y ren­tre chacun par un biais, on se faufile chacun comme on peut à travers ce récit de la Passion.

Je voudrais vous proposer la clé qui nous a été offerte en début de Carême, cette clé du récit de la tentation de Jésus au désert qui est comme un phare pour tout notre chemin de Carême. Vous vous rappe­lez la tentation de Jésus au désert : Jésus combat l'ad­versaire du genre humain, Il le combat au désert, et remporte une guerre. Vous vous rappelez aussi qu'à la fin de ce récit, le diable s'en alla pour revenir au mo­ment favorable. Je crois que le diable tient ses pro­messes, et il encore là aujourd'hui au seuil de cette grande semaine. Il a dit qu'il reviendrait, et il revient, il est là. Pourquoi n'est-il pas revenu avant ? Quel est ce moment favorable ? C'est le moment où Jésus est seul. Jésus a vécu à Nazareth pendant trente années de sa vie, dans son petit village, entouré d'une foule en­suite pendant toute sa vie publique, Jésus qui avait comme une espèce de garde rapprochée de ses apô­tres, Maintenant, Jésus se retrouve seul pour attaquer cette Passion et comme Il est seul, le diable accourt pour une sorte de duel. Mais ici, ce n'est pas simple­ment une guerre que Jésus va remporter, mais c'est la victoire.

Le diable va-t-il inventer des nouvelles tenta­tions ? Va-t-il se surpasser en imagination pour trou­ver de nouveaux biais pour tenter le Sauveur, puisqu'il a dit qu'il reviendrait ? Personnellement, je crois que le diable n'a pas d'imagination, il ne fait que répéter. Les vrais imaginatifs, ce sont les saints, les saint, c'est "l'imagination au pouvoir", c'est le vieux slogan de mai 68 ! Mais l'imagination au pouvoir de la grâce. Ce sont les saints qui ont le plus imaginé, parce que l'imagination quand on l'applique au bien peut aller plus loin que l'imagination quand on l'applique au mal. Le mal ne fait que répéter. Le péché est triste et monotone comme l'enfer. L'enfer, c'est un lieu où l'on s'ennuie, où il n'y a plus ce débordement d'imagina­tion, de surgissement, de jaillissement qu'il y a au Paradis.

Donc, le diable revient, il n'invente pas d'au­tres tentations, il reprend les mêmes, c'est cela que je voudrais développer avec vous. Il reprend les mêmes tentations qu'au désert. Au désert, il fallait fausser la mission de Jésus, il fallait fausser l'essieu de la char­rette, il fallait que cette mission soit bancale, qu'elle soit placée du côté de l'exaltation. Mais aujourd'hui, le diable reprend les mêmes tentations mais pour les pousser en sens inverse, du côté du découragement. Là, pour le diable, il y a un combat terrible, parce qu'il doit faire coûte que coûte, que le Sauveur aban­donne sa mission. Il y a là une sorte de parti, il dit : il faut absolument qu'il arrête, sinon c'est ma fin.

Il reprend donc les mêmes tentations que cel­les qu'il avait utilisées au désert. Vous vous rappelez ? Jésus a faim, Il n'a rien mangé depuis quarante jours : "Si tu es le Fils de Dieu, dis à cette pierre qu'elle de­vienne du pain". Et Jésus répond : "Ce n'est pas de pain seul que vivra l'homme". Le Jeudi-Saint : Jésus a faim, une faim plus grande que celle du désert. Il a faim de sauver l'homme, Il a faim de partager son pain, il a faim que le cœur de ses apôtres devienne aussi tendre, aussi comestible, aussi goûteux que le bon pain frais. Il a envie que le cœur de ses apôtres devienne un "cœur de pain", et Il veut pour cela par­tager son Pain. Et que lui dit l'adversaire ? "Tu ne vas pas quand même changer ces cœurs de pierre ? Tu ne vas pas oser faire cela ? Il y en a déjà un qui m'appar­tient et il a mangé la bouchée, il y en a un autre qui va te renier, et les autres, ils ne savent pas trop pourquoi ils sont là, et le cœur des hommes est versatile, ils vont tout lâcher. Ce n'est pas possible, tu ne vas pas faire cela ? Vois la dureté de ces cœurs qui sont là : voilà trois ans que tu les enseignes, et ils sont encore là occupés à douter. Tu ne vas pas changer ces cœurs de pierre en cœurs de pain ? Et Jésus dit : "Ce n'est pas de pain seul que vivra l'homme, mais c'est aussi de mon corps : prenez en mangez, ceci est mon corps, prenez et buvez, ceci est mon sang". Le Sauveur ne se laisse pas aller au découragement, mais à travers son don encore plus grand, son don qui surprend, il vainc le découragement, il vainc cette tentation de croire que dans l'homme finalement on ne peut rien changer. Le Jeudi-Saint c'est : Dieu peut tout changer quand Il se donne. Dieu peut tout changer dans le cœur d'un homme, quand l'homme accepte. C'était le Jeudi Saint.

"L'emmenant plus haut, le diable Lui montra tous les royaumes de l'univers : je te donnerai tous ces pouvoirs et la gloire de ces royaumes si tu te prosternes devant moi". "L'emmenant plus haut", c'est assez bouleversant, parce que Jésus se laisse mener, Il se laisse conduire, Jésus se laisse entraîner, Il est ex­trêmement passif. On a l'impression d'une chose qu'on peut déplacer comme le vent qui disperse les choses. Mais en même temps Il est actif, Il porte la croix, et quand Il porte la croix, Il porte le monde, et Il avance ... "L'emmenant plus haut".Il l'emmène sur le sommet du Golgotha : "Voilà, lui dit l'adversaire, tu es bien ici ? Vois, il y a trois croix, il y en a une aussi pour toi. Ce n'est pas sur cette croix que tu vas monter pour sauver le monde ? Si tu crois que les gens vont te suivre parce que tu as donné ta vie sur la croix... Non, ils vont se moquer de toi, ils ont déjà sorti les dés pour partager tes vêtements, certains te crachent dessus et tu penses franchement que tu vas sauver le monde de cette manière-là ? Tu penses vraiment que les gens vont pouvoir te suivre alors que tu meurs sur le bois ?" Et Jésus répond : "Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, à Lui seul tu rendras un culte". Ce n'est pas par des paroles que l'on confesse la majesté de Dieu, ce n'est pas par des paroles qu'un fils peut confesser son Père. S'Il confesse son Dieu et Père, c'est dans l'obéissance, car il s'agit d'aimer non par des paroles et des discours, mais en actes et en vérité. Et par son obéissance, Il va jusqu'au bout. Par son obéissance, Il meurt comme cela, un vendredi noir sur la croix, par son obéissance, Il confesse son Dieu et Père, en pleine ténèbre.

Et le diable a encore perdu. Et là, le mystère s'épaissit, car vous m'attendez tous pour la troisième tentation ? "Le diable le mena à Jérusalem et le plaça sur le pinacle du Temple. Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas dit l'adversaire. Et le diable qui connaît l'Ecriture dit encore : Il donnera pour toi des ordres à ses anges pour qu'ils te gardent. Sur leurs mains, ils te porteront de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre". C'est très mystérieux car on dirait que le diable mène encore Jésus. "Voilà, tu es sur le pinacle du Temple, dit l'adversaire. Tu as tout donné à ton Dieu et Père, est-ce que cela ne suffit pas maintenant ? Est-ce que tu vas encore inventer quel­que chose d'autre. Tu ne vas pas quand même, main­tenant que tu es arrivé au sommet de l'obéissance à ton Père, tu ne vas pas quand même descendre dans les enfers ? Tu ne vas quand même pas aller chercher ceux qui sont retenus dans les abîmes de la mort ? Tu ne vas pas aller jusque-là ? Mais c'est impossible que tu ailles jusque-là. Là-bas il n'y a pas d'anges pour te retenir, pour te garder. Il n'y a aucun ange assez cos­taud pour te tenir, pour te regarder ! Et puis, il y a les deux séraphins qui bloquent la porte, cette porte que tu as toi-même fermée. Ces vieux séraphins si fidèles, voilà tellement longtemps qu'ils sont là à garder leur porte de pierre. Et tu crois que tu vas pouvoir les dé­cider ? Vois comme tu es tellement défiguré ... Tu crois qu'ils vont te reconnaître ? Alors que tu mar­chais autrefois dans le jardin avec Adam et Eve, tu crois qu'ils vont te reconnaître maintenant dans l'état dans lequel tu es ? Et que répond Jésus ? "Tu ne tente­ras pas le Seigneur ton Dieu". Alors, Jésus continue : "Eh bien, j'irai tout seul. J'emmènerai le larron avec moi, j'irai tout seul et je descendrai tout en bas, et j'irai chercher Adam et Eve, et tous les autres. Parce que la victoire, cela suppose la libération des prison­niers, la victoire, c'est dans la capitale qu'on la rem­porte, c'est à Jérusalem, quand on a dépouillé le vaincu et qu'on a emporté même tous ceux qu'il traî­nait dans son esclavage. Et j'irai avec audace, j'irai avec l'audace des saints, l'audace des braves, et j'irai chercher ceux que tu retiens".

Il y a une grande grâce frères et sœurs. Dans le récit de la tentation, on sentait bien qu'il s'agissait de fausser la mission, de faire que Jésus marche à côté de la mission, en parallèle à la mission. Mais là, dans le récit que nous allons entendre de la Passion, il y a une grande grâce : c'est la grâce de vaincre le décou­ragement. Le Seigneur va nous montrer comment Il vainc le découragement. Cette ultime tentation de l'adversaire qu'il a déployée suivant ses trois aspects... il y a cette grande grâce pour vaincre le décourage­ment. Et peut-être parmi vous aussi, certains, pour vaincre le désespoir. Il y a une grande grâce dans ce récit, parce que nous comprenons que c'est par le don de nous-mêmes, l'obéissance au Père, parce que nous comprenons que c'est par l'audace que nous vaincrons toute forme de découragement et de désespoir peut-être ...

 

 

AMEN