DE LA FOULE PASSIONNÉE À L'ASSEMBLÉE ÉPOUSÉE

Lc 19, 28-42; Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Lc 22, 14-23, 56
Dimanche des Rameaux - année C (8 avril 2001)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Nous sommes pris entre le récit de l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, dans cette victoire telle que nous l'avons célébrée pal­mes à la main avec nos rameaux bénis qui ne sont pas simplement le petit rameau qu'on emportera chez soi pour se protéger en cas de foudre ou d'orage, mais c'est d'abord le signe d'une victoire. Nous sommes pris entre ce récit, cette acclamation, et le récit de la Passion. Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ selon saint Luc que nous allons entendre, Passion où le Christ ne semble plus connaître les Alleluia (excusez-moi on n'en prononce pas en temps de carême !) ou les Hosanna de la victoire de l'entrée, mais Il est pris dans la déréliction, la souffrance et la mort. Jésus Lui-même n'est-Il pas dans une sorte d'étau, pris entre deux mouvements de foule : la même foule qui l'ac­clame et qui en fait son Roi et son Seigneur, la même qui le porte au pinacle, c'est cette foule-là qui va dres­ser la croix. C'est cette foule-là qui le fait se dresser comme un signe de malédiction. C'est cette foule-là qui le fait souffrir, le crucifie et Lui donne de vivre sa Passion. Il n'y a rien d'étrange à cela, nous savons combien les foules sont versatiles, combien elles peu­vent très vite retourner leur chemise, et cela pas sim­plement au niveau politique, électoral, sociologique ou tout autre domaine, cela dans toutes les conditions de la vie. La foule par définition, n'est même pas un assemblage, c'est un melting-pot confus de têtes, de corps, mais pas d'individualités, le principe dans la foule, consiste justement à se fondre. Quand on se fond dans la foule, tout est permis, même ce qu'on ne se serait jamais permis ailleurs, là on le fait. C'est un peu comme le carnaval !

Jésus entre dans sa Passion à cause de la foule. Il y a derrière cet événement quelque chose de très important : le terme même qui va désigner l'acte dans lequel est entré Jésus. Il entre à Jérusalem triom­phalement, et cela marque le début de sa Passion. Un mot tout à fait extraordinaire que le mot "Passion". Quand on y réfléchit, avant que le Christ ne célèbre sa Passion, la première des passions vient de la foule. La foule est passionnée. Oui, elle est passionnée. Que met-on derrière ce mot "passion" ? Beaucoup de cho­ses. Quand on parle de passion, peut-être que la chose la plus heureuse qui nous vient à l'esprit, comme l'a si bien écrit Stendal, c'est "l'amour passion". Oui, pres­que une équivalence entre le mot amour et le mot passion. Mais on sait bien aussi que le terme même de passion sert notamment pour le Christ à désigner une souffrance, une atteinte mortelle, une sorte de mala­die. Nous vivons une véritable passion, quand on connaît cette approche dans la mort et que l'on fait face à une déréliction, il y a ainsi des gens qui vivent de véritables passions. Entre l'amour passion et la passion qui nous détruit, il y a la passion qui nous dynamise et nous détruit tout à la fois, par exemple l'amour du jeu la passion du jeu, la passion de la col­lection de timbres, la collection des papillons peut devenir une passion. Finalement, quelle ambiguïté dans ce terme de "passion".

Frères et sœurs, malgré toute l'ambiguïté de ce terme, nous allons dire que le Christ entre dans sa Passion. Cela signifie-t-il que le Christ soit pas­sionné? Je vais répondre : oui. Le Christ est pas­sionné, mais s'il est passionné l'est-Il comme nous, nous avons des passions. Réfléchissons, est-ce que nous avons des passions ? On peut se croire tout à fait sauvegardé parce qu'on n'a pas de passions. On dira : "Je n'ai pas de passions", comme on dira : "Je n'ai pas de désirs". C'est une façon d'être absolument pas­sionné que de n'avoir pas de passions, passer son temps à ne pas avoir de passions pour ne pas être at­teint, pour ne pas être détruit, en fait pour ne pas faire face au grand vide de notre existence. En y réfléchis­sant de près, pourquoi toute passion porte-t-elle en elle-même cette instance de destruction ? Tout sim­plement parce que dans la peur et dans l'angoisse, dans le manque et dans le vide, la seul manière de faire face à cet absolument vide et à cette pulsion de mort, c'est d'avoir une pulsion de vie qui paradoxale­ment s'exprime par une passion où l'objet et le sujet sont d'ailleurs transformés en obstacle de leur propre angoisse et de leur propre vide. Oui, dans notre vie quand nous utilisons le mot "passion", il n'y a pas d'absolue pureté dans nos passions, même nos pas­sions amoureuses, surtout nos passions amoureuses. Elles ne sont que la manière voilée de combler un manque ou un vide pour croire que l'on existe, pour se donner une manière de vivre et d'exister. Dans ces cas-là, on n'est pas amoureux de l'objet ou du sujet, mais on est amoureux de sa propre passion, parce que si l'on n'est pas amoureux de sa propre passion, alors tout s'effondre, tout se dissout, et il ne reste rien que nos propres rêves ou notre propre imaginaire qui était devenu l'objet de notre passion et dont on se rend bien compte qu'ils n'ont aucun sens.

Je disais que le Christ est passionné. Mais est-Il passionné à la manière des hommes, c'est-à-dire a-t-Il devant des questions qu'il a dû se poser Lui-même, combler un manque et un vide par une passion amoureuse qui se serait transformée pour Lui en vé­ritable Passion, au sens même où la passion détruit et mène à cette mort ? Je ne le crois pas, mais je crois vraiment le Christ passionné. Il est passionné parce que déjà on lui fait subir la Passion. Quelqu'un de passionné, c'est quelqu'un qui vit de la passion qu'on lui donne de porter et c'est ce qui se réalise en Jésus-Christ. Il est passionné en ce sens, Il passe par la Pas­sion, c'est une Pâque, le Passage, c'est un jeu de mots amis qui va très loin, car cela se transforme en Pas­sion. Cela dit, le Christ est vraiment passionné, mais non pas comme la foule qui se trompe d'objet. Lors­que la foule acclame Jésus, son Roi et son Seigneur, elle essaie de montrer justement le vide qui est le sien : j'ai besoin d'un roi, j'ai besoin d'un Seigneur, j'ai besoin d'un chef, j'ai trouvé Jésus. La foule passion­née le porte à être le chef, le roi, à être celui qui conduit, mais la passion de la foule la trompe, sa pas­sion la perd, et c'est pour cette raison que l'objet ou le sujet ne répondront pas parfaitement au désir qui était le sien. Quand on ne peut pas porter au pinacle ou quand le projet n'a pas réussi, on détruit. L'inverse de la passion, c'est justement de faire entrer dans un pa­roxysme l'amour et la haine. Plus rien n'arrête cette foule passionnée, autant que dans l'entrée à Jérusalem, par la mort de Jésus : "Crucifie-Le"- "Tue-Le"- "Il n'est pas des nôtres". Oui, la foule a encensé, et maintenant elle attaque, elle vocifère. La foule l'a acclamé, et maintenant, elle le tue. Voilà la passion de la foule.

Jésus vit sa passion et entre dans la Passion. La passion de Jésus c'est qu'Il est rempli d'amour, d'un amour vrai qui fait qu'il accepte de faire face à ce désordre dans l'homme. Il veut faire face à cet amour passionné de la foule pour Lui : d'accord, je prends un ânon, j'entre glorieusement dans Jérusalem. Et Jésus vit cet événement en vérité : Je suis vraiment le roi, Je suis vraiment le chef, Je suis celui qui peut vous conduire, mais votre passion vous perd. Et Jésus fait face à la même passion de la foule qui veut le tuer et le crucifier. Cela signifie pour Lui : vous me voulez, vous voulez ma Vie, vous voulez mon amour, mais vous en voulez "à" ma vie, et c'est exactement ce que Je veux vous donner, et Je vous la donne ; Je vous donne ma Vie, Je suis passionné de vous. Je suis pas­sionné de cette humanité, je suis amoureux de cette humanité. C'est bien pour cela que le Fils de Dieu s'incarne et prend notre chair. C'est bien pour cela que sa chair devient signe et moyen, sacrement, pour nous manifester et nous dire tout l'amour qu'Il nous porte. Jésus a la passion de l'homme, Il a même la passion de cette foule parce qu'elle sera pour Lui définitive­ment et de manière irrémédiable celle dont Il va faire son Epouse. La foule ne s'était jamais imaginée cela. La foule passionnée ne le pouvait pas car elle s'était trompée d'objet, de désir. En revanche, Jésus atteint exactement au manque et au vide de cette foule pas­sionnée par sa propre Passion. Oui, sur la Croix, Il fait de la foule, Il fait de ces hommes rassemblés qui sont capables de tout dans la confusion des genres qu'est la foule, Il est capable d'en faire une humanité rachetée, sauvée, parce que épousée, c'est-à-dire aimée jusqu'à la Passion de Jésus.

Frères et sœurs, pour nous aujourd'hui qui sommes nombreux dans cette église, sommes-nous une foule ou sommes-nous l'Epouse du Christ ? Je veux dire par là, Dieu en Jésus-Christ prend tout ce que nous sommes et Il fait de nous des êtres passion­nés, mais passionnés de qui et de quoi ? Est-ce que nous érigeons en obstacle ou en muraille infranchis­sable ce qui nous sert de paravent pour notre propre vie, ou acceptons-nous de nous laisser toucher, de nous laisser atteindre, j'allais dire de nous laisser af­fecter par Jésus Lui-même dans ce qu'Il vit.

Aujourd'hui, si nous répondons dans ce sens, nous ne serons plus une foule, mais nous serons une assemblée, et ce mot assemblée, c'est ce qui a donné le mot Église. L'Église se reconnaît comme l'Epouse du Christ, comme l'épousée et c'est très différent de la foule. Ce qui signifie que notre Dieu n'est pas une idole, quelqu'un ou quelque chose qu'on peut maîtri­ser et chosifier, mais un Dieu qui se reçoit parce qu'Il se donne, et nous disons que nous le recevons parce qu'avec Lui, nous acceptons d'entrer dans la même Passion.

 

 

AMEN