JE LUI DEMANDE PARDON

Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mc 14, 1 -15, 47
imanche des Rameaux - année B (16 avril 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Alors, le voici, le Fils de l'Homme, le Fils de Dieu, "Voici l'Homme" qui s'avance dans sa Passion, atteint par les crachats, les injures, qui saigne devant mes yeux devant vos yeux, devant leurs yeux, et plus il est touché, plus je vois clair, comme en transparence. Ce n'est pas comme un mal­faiteur qu'on débarrasserait de son mensonge, de son hypocrisie, pour mettre à nu son méfait, mais c'est quelqu'un, un homme comme vous et moi, un jour, à Jérusalem, placé comme le dernier des hommes, considéré comme le plus vil d'entre nous, le plus in­fâme, et plus on le touche, plus on le blesse, plus on voit clair, plus on voit à travers. En suivant tout au long de la Passion cet homme qui se dénude, cet homme-Dieu dont l'humanité se défait, qui laisse blesser cette humanité, laisse apercevoir que sa divi­nité si mal cachée, est aussi blessée. C'est irritant, agaçant et effarant, de rencontrer un jour Celui dont je pense toujours qu'Il est mon juge, qui est toujours plus innocent que moi invincible et victime et qui ne porte en lui aucune ombre, aucune nuit, si ce n'est la mienne que je vois comme en miroir, si ce n'est la vôtre que je vois comme en miroir, si ce n'est que l'histoire des hommes que je vois comme en miroir, Il la porte, gratuitement, sans rien me demander, sans rien vous demander.

Alors, je lui demande pardon aujourd'hui, en cette année jubilaire comme le saint Père vient de la faire à la proue de notre bateau, notre Église, et qui a donné le vrai visage du chrétien qui n'est pas unique­ment celui qui annonce, qui proclame, mais celui qui essaie de dire l'humilité du Maître et des pauvres ser­viteurs qui tentent d'imiter leur Maître. Et à la suite du saint Père qui a demandé pardon aux juifs, à ces peu­ples colonisés, aux femmes, j'ajouterais aussi aux homosexuels, à ceux qu'on a voulu finalement par l'autorité de l'Église, conquérir pour convertir. Je de­mande pardon moi-même puisque mes ancêtres chré­tiens ont eu leur part d'aveuglement, et je dois avoir la mienne, et en toute bonne foi, je l'ignore autant que ceux qui me précèdent. J'espère que je n'aurais pas été de ceux qui se seraient tu pendant les arrestations de mes frères juifs, j'espère que je n'aurais pas été passif, j'espère que je n'aurais pas levé le glaive quand on a conquis le Nouveau Monde, je n'en sais rien, je l'es­père de tout mon cœur, comme pour vous. Mais en relisant l'Histoire, je constate que si on les écoutait maintenant, ils plaideraient non pas leur innocence, elle n'est pas de ce côté-là, mais ils plaideraient une forme d'aveuglement, ils diraient : "On n'a pas vu, on n'a pas su, on ne pouvait pas comprendre, on était immergé dans l'Histoire, dans un mouvement qui nous a débordé largement". S'il y a une part d'aveuglement pour ceux qui en 1930-1940, ou en 1800 ou en 1700, ont été malgré eux acteurs de violence, et donc abî­mant le visage du Christ, le corps du Christ, nous alors, où est notre aveuglement, où est notre sommeil, qu'est-ce que notre sommeil nous fait faire un peu malgré nous ?

C'est pour cela que je demande pardon, parce que je ne suis pas certain que même si j'avais été ce matin-là ou ce jour-là aux Rameaux à Jérusalem, dans un mouvement d'exaltation que j'aime, je n'aurais pas le lundi matin retrouvé mes affaires humaines en ou­bliant l'exaltation de la veille.

Peut-être que j'aurais eu assez de courage pour accompagner Jésus jusqu'à Gethsémani, ou pour tirer mon épée, mon glaive, aussi maladroitement que Pierre, et peut-être que je l'aurais aussi abandonné, ou renié un peu plus tard, pas forcément comme l'a fait Pierre justement, un peu clairement, nettement, trois fois, mais bien comme nous le faisons souvent tout doucement, en oubliant.

Peut-être même que finalement je n'aurais pas été très intéressé par "l'affaire" et que j'aurais consi­déré que mon rôle était dans la cité plus important que cette petite histoire qui défraie la chronique très locale des marchands et des gens de la rue dont je ne suis pas. Pire ... il est possible que je sois passé complète­ment à côté de Jésus, j'aurais, bien entendu, quelques applaudissements et vu quelques rameaux qui jon­chaient encore la rue où était passé le Maître de l'uni­vers. Le problème, c'est que j'ai bien peur de n'avoir pas reconnu dans cet "innocent", dans cette victime, mon Dieu, parce que pour cela il faut que "je" et que "nous" nous arrêtions devant son visage, sans pour autant essayer de comprendre.

La meilleure façon de l'atteindre, c'est cette demande de pardon, avec cette espèce d'espérance folle que c'est gagné d'avance, encore faut-il que nous la mettions en route dans notre cœur. Je parlais de l'aveuglement de nos ancêtres, nous avons pris sur nous les péchés de nos ancêtres. Et notre aveuglement aujourd'hui ? Je vais l'appeler l'opportunisme et le conformisme.

A Jérusalem, pour suivre ce Yeshua, il fallait se détacher du groupe, il fallait oser. Pour quitter le rituel bien installé surtout au moment de la Pâque, il fallait avoir une sorte de place à l'intérieur, une sorte d'interrogation, une question que le monde ne peut résoudre, une question un peu insidieuse, un peu lan­cinante, une question sur le sens, sur le pourquoi, sur la fin, sur le début, une question qui attend une ré­ponse, comme souvent les prophètes l'ont fait dans la Bible, comme Job qui semble dire : "Je ne bouge pas tant que tu ne m'as pas répondu". C'est la position de l'homme qui attend de Dieu la réponse et qui laisse supposer que tout n'est pas dit à l'avance. Il fallait une certaine audace pour trancher, pour oser dire : "ce fou, j'ai vu dans ses yeux quelque chose que je n'avais jamais vu avant, quelque chose qui me confond, parce que c'est trop innocent, trop pur".

Au bout d'un moment, l'innocence, c'est aga­çant, ça déchaîne ma violence que j'avais contenue, on a envie d'en faire un bouc émissaire. C'est insup­portable l'innocent. Tous ces yeux des juifs dans les camps, tous ces regards d'enfants n'ont pas converti les hommes qui étaient autour, au contraire, cela a excité la violence. Le regard innocent contrairement à ce qu'on pense, ce n'est pas un regard qui fait fondre, parce que c'est très difficile de fondre devant un re­gard d'innocent, il faut tellement d'humilité pour ac­cepter d'être regardé par quelqu'un qui ne vous en veut pas, qui ne vous juge pas, qui vous voit comme à travers.

C'est cela que nous sommes venus faire en écoutant la Parole de Dieu, nous allons regarder Celui qui nous regarde comme à l'intérieur en recevant tout, en nous déshabillant de ce qui fait nos mauvais vête­ments, que nous pouvons alors vraiment jeter sur son chemin à l'entrée de Jérusalem, mais plus encore, plus que nos vêtements, c'est sur nous qu'Il devrait mar­cher, c'est sur notre propre vie, non pas pour la fouler, mais pour l'embellir, pour la fleurir.

Alors, je demande pardon, parce que ce n'est pas sûr que j'aurais tenu aussi à la croix, je n'aurais pas supporté la souffrance de sa mère, c'est insuppor­table la souffrance d'une mère qui regarde son fils qui meurt. J'aurais quitté, j'aurais fui, j'aurais inventé au­tre chose, j'aurais été plutôt lâche, pas forcément du côté des persécuteurs, ni de ceux qui sont restés, mais plutôt du côté des "mous", j'aurais attendu que l'opi­nion se décide.

Frères et sœurs, il nous faut actuellement dans le monde, trancher, nous ne pouvons absolument pas suivre ce que dit le monde, non pas que le monde soit plus mauvais qu'avant, pendant les Croisades, ou pen­dant l'Inquisition, ou pendant la seconde guerre mon­diale, tout cela n'a pas l'air tellement brillant. Donc, le monde n'est pas plus mauvais qu'avant, seulement le monde dans sa manière d'être monde, avec cette es­pèce de grosse pâte, avec cette lourdeur, avec cet aveuglement, s'éloignera toujours, toujours, toujours de Dieu et de ce message. Nous devons nous, les chrétiens, freiner, inventer, trancher, penser diffé­remment, donc demander pardon. Nous devons savoir que le Christ sera toujours décalé par rapport au monde, parce que toujours plus innocent, toujours plus en avant, en avant sur moi-même, en avant sur le pardon que je n'ai même pas encore demandé, et qu'Il m'a déjà accordé et qu'Il veut me donner. Alors : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". Je ne sais pas ce que je fais, nous ne savons pas ce que nous faisons, oui mais maintenant, c'est dit. C'est sûr que nous ne savons pas ce que nous faisons, mais Il nous l'a dit... donc, nous savons au moins que nous ne savons pas et que nous devons accorder à Jésus le fait que nous sommes redevables, que nous devons attendre de Lui, mais c'est une sorte d'allégresse de la rencontre avec le Maître, le Tout-Puissant, le début, la fin, Celui qui inspire toutes choses.

Jésus, Jésus Sauveur, pardonne-nous.

 

 

AMEN