DU TUNNEL DU MONT-BLANC AU GOLGOTHA
Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26, 14-27,66
Dimanche des Rameaux - année A (28 mars 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Je vous dis cela parce que vous sentez bien que, devant une mort récente, contemporaine, nous éprouvons spontanément de l'horreur et de la peur, en fait. Or, lorsque nous allons entendre le récit de la mort de Jésus, nous devrions aussi éprouver la même horreur. Même si on regarde les choses en observateur purement extérieur, on est mis en présence d'une mort atroce, nous entendons les détails d'un raffinement de tortures, de coups de fouet, de moqueries, de mauvais traitements de plus basse gamme. Nous pouvons aussi réaliser la honte et l'humiliation dans lesquelles on abaisse et avili la victime, le côté atroce d'une mort exposée : car Jésus n'a même pas eu, si on peut dire, de mort personnelle, on a décidé de le suspendre à la croix qui, comme vous le savez, était un gibet, c'est-à-dire un lieu d'exposition : c'était pour ainsi dire voler au condamné sa propre mort.
Il y a donc dans ce récit quelque chose d'ignoble : à la fois dans la lâcheté du mécanisme de la décision de condamner Jésus à mort, dans la pression qui a été exercée par la foule sur Pilate, dans la manière dont la soldatesque de la garnison romaine s'est comportée, dans le "lâchage" des foules qui avaient acclamé peu de temps avant Jésus par le geste que nous venons de célébrer aujourd'hui, son entrée solennelle à Jérusalem. Et pourtant, pourtant, c'est un fait que nous allons écouter ce récit en paix.
Et je voudrais en donner le témoignage d'un homme d'une autre époque, un moine cistercien qui, il y a environ 900 ans, méditait déjà sur cette chose étrange : le calme et la paix de Dieu, du Christ au moment où nous le contemplons sur sa croix. Voici ce qu'il écrivait : "Seigneur Jésus, si transformé que semble ton visage, qu'il apparaisse glorieux ou humilié, toujours on y voit luire la sagesse. De ton visage rayonne "l'éclat de la Lumière éternelle". "Que brille toujours sur nous, Seigneur, ton visage !" Dans les tristesses comme dans les joies, ce visage en lui-même est toujours paisible, serein, épanoui dans le secret de la lumière intérieure, aux justes, il se montre souriant et engageant, aux pécheurs, clément et bienveillant. Fixez donc vos regards, mes frères, sur le visage serein de ce Roi : "C'est sur le visage souriant du Roi qu'est la vie, dit l'Écriture, et sa clémence est comme l'ondée tardive". Son regard s'est posé sur le premier homme et aussitôt il s'anima et prit souffle pour la vie, il s'est tourné vers Pierre et aussitôt il reprit souffle dans l'espérance du pardon. Pierre reçut en effet, de ce regard si bienveillant et si clément, "comme l'ondée tardive", celle des larmes après le péché. Vraiment, le visage de Jésus triomphant, tel qu'il faut le contempler dans cette procession, est allégresse et joie, le visage de Jésus mourant, tel que nous le méditons dans sa Passion, est remède et salut . ainsi regardait-on vers le serpent suspendu à un pieu de bois, après la piqûre des serpents venimeux. Ainsi te verront-ils assis sur ton trône royal et te loueront-ils pour les siècles des siècles." ( Il s'agit d'une homélie de Guerric d'Igny que nous lisions la veille à l'office des Vigiles des Rameaux.)
Frères et sœurs, je crois que chacun de nous, ce matin pourrait faire sienne les paroles de ce moine. Il est étrange puisque ce moine raconte si simplement que, quand il entend la Passion, quand il agite des rameaux pour célébrer le Christ entrant triomphalement à Jérusalem, il contemple en fait le même visage de sagesse et de sérénité. Et vous savez aussi, frères et sœurs, comment dans l'histoire de l'art, un certain nombre de sculpteurs ou de peintres ont présenté le crucifié sous des traits paisibles et presque sereins. On pourrait croire, à première vue, qu'il s'agit d'une manière de prendre ses distances, comme si le fait que ces événements se sont produits, il y a 2000 ans bientôt, devait en affadir le sens et atténuer le choc qu'ils devraient avoir sur nous. Ou encore, que la tradition chrétienne se soit attachée à transformer le sens et le caractère de cette mort: parce que le temps passe, on oublie la mort et l'on en fait un triomphe !
En réalité c'est assez différent. Pensons aux victimes qui viennent de mourir dans le tunnel du Mont-blanc : leur mort est révélatrice de notre condition humaine présente, laquelle est totalement soumise au pouvoir de la mort : chacun de nous, qui que nous soyons, ne pourra pas échapper à ce moment où il faut tout quitter, tout lâcher, et ce qui nous fait encore plus horreur, c'est le moment où précisément c'est d'être arraché à la vie d'une façon absolument imprévisible, inouïe et avec une cruauté terrible : étouffer et brûler carbonisé dans un tunnel. Or au moment où nous nous préparons à entendre le récit de la passion du Christ, nous savons que nous allons écouter l'histoire de la mort d'un homme dans des conditions également dramatiques, avec en plus la cruauté humaine et le mépris total de l'humanité qu'il a dû subir en sa propre personne. Et pourtant, notre regard est différent. Nous voyons la même chose, nous voyons un homme qui souffre, qui meurt, qui est conspué par son entourage, qui est méprisé par les soldats, qui meurt atrocement, quasiment asphyxié en trois heures sur une croix, et pourtant si nous sommes ici ce matin pour célébrer cet événement, c'est précisément pour dire que nous croyons qu'il y eut un homme de notre humanité qui a pu et voulu aborder la mort pour la vaincre. Si donc les premières communautés chrétiennes ont rassemblé avec tant de détails les éléments de ce procès et de cette condamnation à mort, c'est parce que dans la foi, par la présence du Seigneur ressuscité, ils avaient compris qu'on pouvait désormais contempler un autre aspect, une autre dimension du mystère de la mort humaine, celui dans lequel, pas à pas, minute après minute, chaque instant de la Passion était une victoire de Jésus Christ sur la mort.
C'est là peut-être où nous touchons le côté le plus paradoxal de notre existence : à la fois la mort est réellement présente dans chacune de nos vies et c'est bien ce que nous révèle de façon brutale ce drame du Mont-Blanc. En fait, nous savons bien qu'elle est présente tous les jours, à tout moment et qu'elle nous environne de partout. Et en même temps, nous sommes capables ce matin de contempler une mort qui est aussi cruelle et atroce que toutes les autres, peut-être même davantage, et qui dit cependant le fait étonnant et inouï d'une victoire et d'une espérance qui ne viennent pas de nous.
Frères et sœurs, c'est peut-être particulièrement difficile pour certains d'entre vous, mais je vous invite à vous ressouvenir de tous ceux et celles qui vous sont proches et qui sont morts, qu'il s'agisse de membres de vos familles ou d'amis proches, et qui sont partis dans ce processus de mort dramatique : un cancer, un accident, etc... Je veux parler de ces personnes dont nous gardons le souvenir dans notre cœur comme une blessure inguérissable. Ou encore, de nous souvenir de ces morts qui nous sont proches par l'actualité de nos jours, en effet, l'actualité médiatique n'a pas simplement comme but de nous faire voir des horreurs, et après tout, si on est chrétien, rien ne nous empêche de prier pour ces victimes. En nous souvenant donc de toutes ces morts dramatiques dont nous sommes directement ou indirectement, personnellement ou involontairement les témoins parfois lointains, essayons de relire ces souvenirs et surtout l'histoire de leur mort à la lumière du récit du mort du Christ que nous allons entendre. Au fond, il y va bien de l'essentiel de notre foi, il s'agit de pouvoir dire, même si c'est difficile : Chaque fois que je rencontre la mort dans mon existence, y compris ma propre mort, il faut, pour l'aborder avec courage et espérance, que je le fasse à la lumière de cette mort unique, celle du Fils de Dieu.
En effet, lorsque nous disons qu'il est mort pour tous, nous ne voulons pas simplement désigner, même si c'est déjà décisif et fondamental, le résultat que nous a valu sa mort, le fait de nous trouver réconciliés en lui avec Dieu le Père. Mais nous voulons désigner aussi et surtout le fait même que sa mort vient depuis le Golgotha jusqu'à maintenant et jusqu'à la fin de l'histoire, s'inscrire et se graver dans toutes les morts humaines. Et pour chacun de nous, la mort du Christ viendra un jour se graver dans l'événement même de notre mort pour la transfigurer et lui donner sa vérité et son sens de passage de ce monde à Dieu.
C'est cela le mystère de la Passion, c'est le mystère de la Semaine Sainte, c'est le mystère de la Pâque du Christ. La plupart des religions ont toujours invité les hommes à vivre et à soutenir ce face-à-face avec la mort.
Mais pour nous, disciples de Jésus-Christ, ce qui nous permet de faire face à la mort, c'est la victoire d'un seul sur la mort et la certitude de foi qui en découle et nous laisse entrevoir obscurément que la mort de Jésus-Christ transfigure la mort de chaque homme.
AMEN