ENTRER DANS L'ÉGLISE
Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mc 14, 1 -15, 47
Dimanche des Rameaux - année B (23 mars 1997)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Vous êtes entrés dans l'église, mais vous n'y êtes pas entrés n'importe comment. Vous êtes entrés dans l'église en chantant, en célébrant, en tenant des feuillages que vous avez agités, vous êtes entrés dans l'église en ayant attendu sur la place par un beau soleil de printemps provençal. Vous avez vu une croix qui tapait sur une porte pour que ces portes s'ouvrent et nous laissent entrer dans cette église. Nous avons tout simplement fait ce que des millions d'autres personnes font aujourd'hui et ce que l'église, depuis les débuts de son origine, a fait : célébrer ce qu'un jour un Homme qu'on appelle Jésus a fait en montant sur un ânon, acclamé par un peuple et entrant dans une ville qui s'appelle Jérusalem. Cet homme est acclamé comme le roi : "Hosanna au Fils de David", Il est reconnu même par certains, comme Il a essayé de l'affirmer, Fils de Dieu. Nous avons refait ce qu'un jour, il y a presque deux mille ans, quelques israélites ont fait pour un homme, l'acclamant et pénétrant, entrant dans la ville de Jérusalem.
Frères et sœurs, quel sens cela a-t-il de refaire ce geste ? Est-ce simplement une manière de reconstituer un événement ? Est-ce que, comme c'est la mode souvent aujourd'hui on a fait une reconstitution historique, vous savez, on aime bien célébrer l'entrée de Catherine de Médicis ou du roi René dans sa bonne ville d'Aix. On aime se déguiser, mettre des habits de couleur, jouer aux notables et aux différents corps constitués pour retracer un événement qui s'est passé, il y a plusieurs années. C'est à la fois la fête, c'est sympathique, ça fait passer le temps et ça ne fait de mal à personne. Est-ce que la célébration des Rameaux dans l'Église, c'est seulement ça ? Vous me direz : "on n'est pas arrivé déguisé", quoique parfois ? Mais nous sommes arrivés avec nos rameaux et nous avons refait un geste qui a été fait, il y a plusieurs milliers d'années.
D'ailleurs au quatrième siècle, on poussait la reconstitution (entre guillemets) si loin qu'une sainte femme qui s'appelle Égérie nous raconte qu'au quatrième siècle, l'évêque de Jérusalem montait sur un âne, un petit ânon, on étendait des manteaux et l'on refaisait vraiment comme le Christ avait fait. On reconnaissait dans la personne de l'évêque Jésus-Christ Lui-même accueilli par son peuple.
Frères et sœurs, frapper aux portes d'une église pour y entrer, même si ce n'est qu'une seule fois dans l'année, ce n'est pas anodin, aussi bien pour ceux qui ont l'habitude d'être là tous les dimanches, que pour ceux qui ne viennent que le jour des Rameaux, ceux-là ne portent pas de nom, parfois on les appelle les chrétiens à quatre roues parce qu'on ne les voit qu'au baptême, au mariage, et à l'enterrement, dans un landau, une Cadillac, ou dans le cercueil avec le corbillard des pompes funèbres.
Est-ce que l'Église est simplement là pour faire passer le temps, reconstituer des fêtes plus ou moins sympathiques, avec des palmes et des rameaux, en chantant quelques chants ? Non, vous vous en doutez bien, il y a quand même quelque chose de plus profond dans ce geste. Il y a quelque chose qui va plus loin que ce qui simplement pourrait apparaître comme une reconstitution, c'est qu'en faisant cela, nous ne sommes pas en train de vivre un événement passé, mais nous vivons l'actualité d'une réalité que nous mettons en oeuvre, qui nous atteint, qui nous touche, que nous vivons personnellement. Et qu'est-ce que nous vivons ? nous vivons l'entrée dans l'Église. Entrer dans une église, ce n'est pas anodin. On n'entre jamais quelque part par hasard, ou bien si on entre par hasard, on découvre des choses que l'on ne connaît pas. Mais aujourd'hui, entrer dans cette église signifie ce que le Christ Lui-même a voulu dire quand Il est entré dans Jérusalem.
Nous avons dit au début de notre célébration que nous étions devant le porche triomphal de l'Église qui représentait comme un arc de triomphe, parce que, comme le faisaient les anciens, l'arc de triomphe était dressé quand on avait gagné la bataille, qu'on était victorieux, que le chef militaire ou l'empereur passaient sous l'arc de triomphe parce que, passé l'arc, tout ce qui était en deçà de l'arc c'étaient les ténèbres, c'était le mal, c'était la guerre que l'on laissait dehors et l'on entrait dans la ville pour manifester qu'on avait atteint la victoire, la gloire et la paix.
Aujourd'hui lorsque nous célébrons cette entrée dans cette église, nous manifestons que le Christ entre dans Jérusalem, ce qui veut dire la ville de la paix, et qu'Il laisse derrière Lui toutes les misères, toutes les souffrances, qu'Il laisse derrière Lui le mal et le péché pour entrer avec son peuple dans la victoire, la grâce et la paix. Aujourd'hui franchir la porte de l'église Saint Jean de Malte, c'est rentrer dans Jérusalem, c'est rentrer dans la ville de la paix, c'est rentrer dans la ville où tous ensemble ne font qu'un, c'est rentrer dans le lieu où chacun d'entre nous, nous reconnaissons que nous sommes faits pour le bonheur, la gloire et la victoire, que nous avons laissé dehors le péché, la souffrance, la tristesse, la mélancolie, l'angoisse et la détresse. Aujourd'hui, en faisant cette procession des Rameaux, nous avons manifesté que, comme au jour du baptême où le prêtre nous a attendu sur le porche de l'église pour nous marquer du signe de la croix et nous dire : "Je t'accueille au nom de l'Église dans la paix, je t'accueille dans la victoire du Christ, je t'accueille au sein de la communauté chrétienne", c'est aujourd'hui que cela se renouvelle.
Frères et sœurs, nous sommes entrés dans l'église, même si nous n'y rentrons qu'une fois par an, cela n'est pas anodin. Entrer dans cette église signifie que l'Église est plus qu'une société civile, l'Église est plus que ce que les médias veulent bien en dire, l'Église est plus que tous les schémas préétablis que nous avons sur sa constitution hiérarchique ou humaine, sur le fait qu'elle nous empêche de tourner en rond dans notre vie quotidienne, sur le fait qu'elle ait toujours un discours d'un côté ou de l'autre, tenant de la morale ou de l'éthique. L'Église n'est pas réductible à cela, puisque l'Église, c'est vous, et que si c'est vous, et bien aujourd'hui l'Église est ce que vous êtes, elle est notre rassemblement, elle est notre procession, elle est notre communion dans un cœur à cœur avec Celui que nous reconnaissons comme pouvant nous guider comme pouvant nous éclairer, comme pouvant nous inviter à son aventure.
Entrer dans cette église aujourd'hui, cela signifie que nous sommes invités, tous, qui que nous soyons, à suivre Jésus. Jésus est entré dans Jérusalem, la ville de Jérusalem qui se croyait si glorieuse et qui, à l'époque était occupée par les Romains, Jérusalem qui avait été obligée de se reconstruire son Temple, présence de Dieu, parce que ce Temple avait déjà été détruit une fois, cette ville de Jérusalem qui se croyait le centre du monde et qui finalement était bien en dehors, de plus en plus, de toute ambition ou de tout pouvoir. Et c'est pourtant cette ville de Jérusalem que Jésus a voulu saisir à bras le corps, que Jésus a voulu prendre avec Lui pour lui dire : "C'est toi que Je viens sauver, c'est toi que Je viens aimer, c'est à toi que Je viens avec tendresse et compassion donner le salut".
Frères et sœurs, aujourd'hui cette église faite de si belles pierres, c'est Jérusalem, mais cette Église, c'est chacun d'entre nous, où nous acceptons pour une fois ou en le renouvelant que notre vie ne soit plus repliée sur nous-mêmes, mais qu'elle soit ouverte à l'aventure de la Pâque du Christ, que notre cœur ne soit plus encombré de tout ce qui dans la vie quotidienne lui pèse, le marque, le blesse, mais un cœur qui accepte d'être sauvé, rempli de tendresse et de compassion par Jésus, ce qui veut dire que Jésus aujourd'hui, c'est Lui qui nous a invités, et Il nous a invités dans son Église, Il nous a invités dans notre Église, Il nous a invités à revenir en nous-mêmes, au plus profond de ce que nous sommes, des êtres qui avons besoin d'une lumière, d'une clarté, d'un ami, d'un soutien, d'une protection, d'une aide, d'un accompagnement, et Jésus nous propose tout cela. A sa suite, Il nous propose d'entrer victorieux dans cette Église qu'Il veut rassembler, où il y aura des hommes, des femmes, des jeunes enfants, des bébés, des vieillards, des riches, des pauvres, des laids, des beaux, des hommes de toute race, peuple, langue et nation.
C'est cette Église, c'est notre Église, c'est notre assemblée que Jésus veut sauver, veut conduire, et Il veut la conduire jusqu'à sa Pâque, jusqu'à sa Passion. Nous allons entendre ce récit de la Passion maintenant, mais qu'est-ce que cela signifie ? C'est que nous célébrons déjà la victoire du Christ qui accepte d'entrer avec toute son humanité dans la Pâque, dans le passage vers la gloire. Jésus veut que nous entrons tout entiers avec lui. Ne mettez pas simplement une partie de votre cœur dans cette célébration, n'y mettez pas simplement un petit peu de votre temps, comme si nous étions en train de faire une reconstitution, n'y mettez pas simplement une petite part de votre vie, mettez-vous tout entiers dans cette aventure que Dieu veut tisser avec vous, au cours de cette procession, de cette passion, de cette communion. C'est toute votre humanité, c'est toute votre histoire, c'est toute votre vie, c'est tout ce que vous êtes, tout ce que vous dites, tout ce que vous pensez, tous vos actes, tout votre cœur, c'est tout cela que Jésus récapitule, c'est tout cela que Jésus emmène avec Lui dans sa victoire, c'est tout cela que Jésus fait passer par l'aventure de sa Pâque, de sa mort à sa vie, des ténèbres à la lumière, de la Jérusalem pécheresse à la Jérusalem céleste, de notre détresse à sa gloire.
Frères et sœurs, nous sommes invités, nous sommes entrés, communions à ce que Jésus nous a donné, répondons à l'invitation qu'il nous a faite.
AMEN