VOIR LA CROIX ET CROIRE EN LA RÉSURRECTION

Lc 19, 28-42; Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Lc 22, 14-23, 56
Dimanche des Rameaux - année C (12 avril 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, en ce dimanche des Rameaux, en rentrant dans cette église et en acclamant notre Roi, nous avons été l'Église. Nous avons été ensemble ce commencement de Royaume. C'est la Jérusalem céleste qui nous a accueillis. En son sein va briller dans quelque temps le corps et le sang du Christ qui sont la lumière et le don de la vie de Dieu. Nous sommes devenus le peuple attendu, rassemblé et choisi par le Seigneur.

Parce que nous sommes tous enfants de Dieu par le baptême que nous avons reçu, tous nos gestes, toutes nos pensées, tout ce que nous sommes com­porte une double signification, à la fois une significa­tion humaine, terrestre, et aussi une signification plus profonde, plus intense, plus invisible, plus grande que l'histoire, déjà immortelle. Nous sommes comme le prolongement de la vie de Dieu. Déjà par ce que nous sommes, nous possédons en nous cette puissance di­vine, et nous commençons à ensemencer ce monde de l'éternité de Dieu.

Par notre amour, par notre travail, une secrète fécondité divine nous est donnée. Et nous avons, parce que nous sommes chrétiens, à découvrir, à comprendre l'étendue, la largeur, la puissance de ce que nous pouvons, même si pour l'instant nous restons apparemment limités. Ce qui veut dire que nous sommes tous, en notre vie, capables de dire et de confesser le passage de la mort, le passage à travers la mort vers la vie éternelle. Tous nos gestes sont déjà la Pâque, en ce jour. Ce que nous sommes est déjà une Pâque. Nous sommes ce lieu choisi par Dieu pour que se dise et se rende visible le passage à travers la mort, la maladie, les épreuves, les tentations, et tout ce qui pourrait mettre obstacle à la lumière divine. Nous sommes ce lieu où se voit déjà la Pâque du Christ.

C'est là la vocation profonde du chrétien que de dire à temps et à contre temps, dans ce monde, ce que le monde ne veut pas entendre, ce que le monde ne peut pas voir parce qu'il est sourd, parce qu'il est durci par son entêtement nous sommes des témoins de la Pâque du Christ. Et malgré notre corps mortel et même dans notre corps mortel, dans nos hésitations, dans nos doutes, dans ce qui apparemment est contraire à la Pâque, nous disons et nous affirmons, pas à cause de nous, mais à cause de la présence de Dieu qui est en nous, cette Pâque, ce passage, cette force, cette puissance. Et nous la confesserons encore avec plus d'intensité dimanche prochain, dans la nuit de samedi à dimanche, lorsque le Christ ressuscité des morts brandira la victoire devant nos yeux et nous L'acclamerons comme le Seigneur de la vie.

Ce qui ressort de la fête des Rameaux, c'est qu'elle est déjà cette même fête de Pâque, mais vue du côté des hommes, vue du côté de notre vie terrestre d'aujourd'hui. J'affirme la victoire et en même temps je sais avec vous qu'elle est invisible, qu'elle est sou­vent silencieuse, qu'elle est souvent secrète, comme cachée dans nos vies. Je vois souvent la défaite de la vie et je crois en la victoire de la vie. Je vois souvent la mort, la maladie, des événements brutaux nous agresser, je les vois, j'en souffre et je crois en la Ré­surrection.

La fête d'aujourd'hui, c'est la victoire avec un Roi monté sur un ânon. La fête d'aujourd'hui, c'est la Résurrection, mais avec une foule qui acclame un Homme pétri d'humilité qui s'avance dans Jérusalem, la ville qu'il a tellement aimée. Aujourd'hui la fête des Rameaux, c'est ce mélange incroyable du silence, d'humilité de Dieu, qui voile encore la puissance qui renversera le monde et son histoire et y mettra terme pour nous ouvrir définitivement les portes éternelles du Royaume. Et déjà nous suivons comme dans notre vie de chaque jour, le secret passage de Dieu humble et doux, comme un Roi monté sur un ânon.

Pourquoi, frères et sœurs ? Parce que nous sommes ici à la fois déjà ressuscités et pourtant en attente de cette Résurrection, car nous sommes déjà sauvés par le Seigneur et pourtant en attente d'un salut visible et concret de la part de Dieu. Car nous som­mes des gens d'espérance, nous sommes des gens qui attendent cette Résurrection. Et la fête des Rameaux, c'est à la fois l'affirmation concrète, réelle, efficace de la Résurrection, et en même temps la fête de l'attente de cette Résurrection. C'est pourquoi il y a tant d'hu­milité, même presque du dérisoire dans cette histoire de la procession du Christ qui entre à Jérusalem.

Dieu qui, après tant d'années et tant d'années où Il a parlé au cœur des hommes, a décidé de venir visiter les hommes, de prendre chair en cette terre et d'être acclamé par une foule, par cette même foule qui, quelque temps plus tard, demandera sa mort et demandera qu'on libère Barabbas, une foule finale­ment ingrate, une foule de carnaval. Comprenez bien, frères et sœurs, comment l'humilité de Dieu est ins­crite dans cet événement. Il s'agit là du renversement radical de l'histoire des hommes et de ce monde. Et pourtant, à la base ce n'est qu'une petite histoire anec­dotique, un matin à Jérusalem, qui n'a pas peut-être beaucoup défrayé la chronique de ces temps-là. Comment Dieu dans notre vie souvent de façon appa­remment si humble et si petite inscrit déjà sa victoire définitive, mais l'inscrit souvent sur le mode de l'anecdote, de la discrétion, du secret, du silence.

C'est avec ce respect, c'est avec ce cœur gon­flé de l'attente de la Résurrection que nous allons en­tendre le récit de la Passion de notre Seigneur, que nous allons rentrer dans ce long descriptif du complot des hommes, le leur et le nôtre, complot fomenté au­tour de l'Agneau. Car s'il est un visage qui doit s'ins­crire au fond de nos cœurs, le visage de ce Roi de paix, de ce Roi humble monté sur un ânon, c'est qu'il est avant tout le visage de l'Agneau, de l'Agneau qui va verser son sang pour nous tous.

 

 

AMEN