L'INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE DIEU
Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mc 14, 1 -15, 47
Dimanche des Rameaux - année B (27 mars 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Jenzat : Entrée à Jérusalem
Ce spectacle est insoutenable. Et c'est ce même homme, ce même Dieu qui, six jours avant la Pâque, entre dans Jérusalem, au milieu de la foule portant des palmes, monté sur un ânon, le petit d'une ânesse. Quelle dérision. Quel triomphe pour le roi des siècles. Le roi de l'univers n'a pas eu d'autre triomphe que cette procession de banlieue, une foule de pauvres gens, dans un coin de Jérusalem. Monté sur son âne, vraiment ce Sauveur ne fait pas le poids. Ce triomphe dérisoire, quelle légèreté ! Cette foule qui acclame et qui, demain, réclamera la mort. Comme le cœur de ces hommes est léger. Comme il y a peu de vérité et de poids dans leurs "hosannas". Comme il y a peu de profondeur dans nos acclamations et dans nos cris. Les mêmes qui l'acclament et qui le condamnent. Légèreté du cœur de l'homme. Légèreté du cœur inconstant, fragile.
Et en même temps, dans un autre coin de Jérusalem, se trame le complot. Et c'est toute la pesanteur du péché des grands prêtres et des scribes et des pharisiens, de tous ceux qui font converger leurs intérêts. Et c'est la lourdeur de l'appareil romain qui va se mettre en marche, la pesanteur des soldats et la pesanteur de la haine, et la légèreté de Pilate qui ne saura pas prendre ses responsabilités, et la pesanteur de ceux qui réclament Barabbas à la place de leur Sauveur. Légèreté du cœur des hommes, pesanteur du cœur des hommes. Et en même temps légèreté de ce roi qui ne fait pas le poids sur son âne, de ce Roi sans commune mesure avec le drame apparent qui se trame autour de lui. Cet homme juché sur ce pauvre animal, dérisoirement triomphant. Et en même temps, dans son cœur, tout le poids de son amour, tout le poids de ce salut qu'Il va nous donner, tout le poids de cette souffrance. Pesanteur et légèreté du péché des hommes. Pesanteur et légèreté du Christ et de la grâce.
Peut-être avez-vous vu récemment, sur nos écrans, ce film intitulé "L'insoutenable légèreté de l'être" que Philip Kaufmann a tiré d'un roman du même nom de Milan Kundera. Ce film m'invite à réfléchir sur les dimensions de la pesanteur et de la légèreté. Il y est question, en effet, d'un jeune médecin qui court les filles, comme on dit, aussi léger qu'un ludion inconsistant et sans amour et qui va de rencontre en rencontre, aussi léger que cette foule de Jérusalem autour du Christ. Et sa légèreté en contrepoint s'associe à celle du printemps de Prague, de cette foule de Tchécoslovaquie qui croyait que cette liberté durerait toujours, qui ne se rendait pas compte à quel point elle ignorait le prix, le poids et le danger de la liberté. Et au moment où cette foule légère se réjouit sur le bord du précipice, voici que les tanks, les chars d'assaut, toute la lourdeur de l'appareil militaire soviétique envahit Prague et la Tchécoslovaquie. Et c'est cette pesanteur du péché et de la haine, et cette pesanteur de la bêtise humaine, la pesanteur de ces collaborateurs tchèques en train de s'enivrer dans un bal populaire et qui ordonnent à l'orchestre d'interrompre la musique de jazz pour entonner avec leur lourdeur d'ivrognes la chanson ennemie de "Stenka Razine", tout humide de sentimentalité et de servilité abjecte. Légèreté de ce peuple, légèreté de ce jeune médecin, lourdeur et pesanteur de la haine totalitaire qui écrasent l'homme.
Pesanteur aussi de cette jeune fille, un peu gauche et maladroite, une gamine encore, serveuse dans un bar, avec ses allures de petite paysanne endimanchée, qui tombe amoureuse du jeune médecin, mais d'un amour à la fois puéril et possessif, un amour rempli de jalousie, d'une gaucherie un peu pesante. Puis ce sera l'exil loin des chars vers une Suisse heureuse, insouciante et inconsciente de ce qui se passe de l'autre côté de la frontière, cette Suisse facile que la jeune fille ne pourra pas supporter, dont la légèreté inconsistante lui sera insoutenable, ce qui la conduira à retourner vers le danger et l'oppression, vers son pays devenu une immense prison. Tout se bascule alors quand le jeune médecin, si accordé pourtant par son tempérament à la légèreté de l'occident, découvre qu'il ne peut pas se passer de cette jeune fille et, laissant ses maîtresses, vient à son tour se constituer en quelque sorte prisonnier à la frontière tchécoslovaque dont la barrière se referme derrière lui, inexorablement. Et là, petit à petit, humiliés, dégradés, poursuivis par une police omniprésente, ils vont apprendre l'un et l'autre une autre légèreté, une autre pesanteur. Elle comprendra que l'amour est une grâce et qu'il a et doit avoir la légèreté de la grâce. Et lui comprendra que l'amour est un don et une fidélité, et qu'il doit avoir la pesanteur de cette fidélité. Et lui, quittant sa légèreté pour aller vers cet approfondissement dans le poids intérieur, rejoindra cette jeune femme qui, laissant la pesanteur de son inquiétude, de son angoisse et de sa jalousie, parviendra à la légèreté de la confiance. Il y aura vers la fin cette très belle image où tandis que la jeune fille et le jeune médecin dansent ensemble dans un petit bal de village, elle mettra légèrement ses pieds sur les siens et il la portera en quelque sorte, dans la légèreté de leur amour enfin rencontré et réconcilié.
Frères et sœurs, dans la Passion du Christ, au milieu de la légèreté des hommes inconstants, au milieu de la pesanteur des haines et du péché, il y a cette autre légèreté et cette autre pesanteur qui sont celles de Dieu. Oui, le Christ est lourd de toute la souffrance des hommes, le Christ est dense, profond, intensément pesant de toute l'intensité de son amour, de toute la souffrance de son amour, de tout l'écrasement en Lui de sa nature humaine par le péché de ses frères les hommes qu'Il porte lourdement, écrasé par la croix. A côté de la lourdeur des pharisiens et des grands prêtres, à côté de la pesanteur de leur haine, il y a la pesanteur de son amour et cette pesanteur pèse plus lourd que toute l'accumulation des égoïsmes et des cruautés humaines. Mais le secret profond de cet homme qui entre à Jérusalem monté sur un âne, son secret profond c'est qu'au-delà de cette pesanteur de son amour souffrant il y a l'extraordinaire légèreté de son amour triomphant, de son amour ressuscité. Car si le Christ est venu pour prendre sur lui toute la pesanteur et toute la souffrance des hommes, pour assumer dans le poids de son amour tout le poids de notre pauvreté et de notre misère, c'est pour nous rendre libres, c'est pour nous rendre légers comme lui au matin de sa Résurrection où dans le secret du tombeau, à l'aurore de Pâques, son corps de chair s'évanouira aux yeux du monde pour être absorbé, en quelque sorte, dans le monde nouveau. Au matin de la Pâque, le Christ monté sur la croix montera dans les cieux d'un seul élan, d'un seul envol. Lui qui, comme un fruit, s'est attaché à l'arbre de la croix, au lieu de tomber lourdement à terre, Il s'élancera vers le ciel, nous entraînant avec lui, entraînant avec lui le monde enfin devenu léger, enfin déchargé de toutes ses pesanteurs.
Il entraînera notre cœur, notre cœur ressuscité, notre corps ressuscité, notre chair ressuscitée. Frères et sœurs, nous sommes appelés à cette légèreté de l'amour triomphant de Dieu. Et si, tout au long de notre vie, nous avons l'impression d'être écrasés sous la pesanteur de notre péché, d'être écrasés sous la pesanteur de la souffrance, si tout au long de notre vie nous avons l'impression d'être rivés au sol et de ramper, c'est pourtant à l'envol de la résurrection que nous sommes appelés.
Légèreté de Dieu, légèreté du Christ entrant à Jérusalem sur cet âne, si peu de chose. Oui, le Christ ne fait pas le poids parce que l'amour ne fait pas le poids devant les forces humaines, apparemment. Mais s'Il ne fait pas le poids c'est parce qu'Il est plus léger que toutes ces lourdeurs et toutes ces déchéances. Il les contourne par le haut. Et Il nous entraîne avec Lui vers en haut, vers ce royaume où toutes choses sont comme élevées vers les cieux, comme aspirées par la tendresse de Dieu. Insoutenable légèreté du Christ, insoutenable légèreté de la Résurrection, que nous ne sommes pas capables de comprendre. Oui nous ne sommes pas capables de supporter cette légèreté de Dieu, nous sommes trop misérables, nous sommes trop terrestres, trop terreux. Et pourtant il faut que nous acceptions, à travers le dépouillement et la décantation de la croix, à travers cette progressive décharge de nous-mêmes, de laisser tomber, pan par pan, cette carapace qui nous enserre, nous déchargeant peu à peu de toutes ces lourdeurs qui nous rivent au sol. Il faut que nous acceptions, par ce dépouillement, par ce détachement, de devenir, nous aussi, légers comme le Christ ressuscité pour pouvoir avec lui monter dans sa gloire, pour pouvoir enfin poser nos yeux sur cet insoutenable spectacle de la légèreté de son amour méconnu, mais plus vrai parce que plus transparent, insaisissable, impalpable, plus ascensionnel que notre pesante humanité.
Frères et sœurs, regardons le Christ qui ploie sous le poids de la croix, regardons le Christ qui s'élève ressuscité, nous attirant avec lui auprès du Père dans la gloire insoutenable de son être, plein de grâce et de vérité.
AMEN