MAIS IL Y A DES MOTS LÀ-DEDANS !
Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mc 14, 1 -15, 47
Dimanche des Rameaux - année B (24 mars 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN
Vous êtes donc venus chercher un visage ou, plus exactement, ce matin, c'est la Parole de Dieu qui vous a réveillés. Comme dit le prophète Isaïe : "la Parole me réveille chaque matin". Et puis : "Dieu m'a percé l'oreille", démangeaison physique, auditive, oh! sûrement pas, vous êtes venus pour un motif beaucoup plus profond, beaucoup plus vrai. Vous êtes venus ici avec votre vérité. Votre vérité, ce fut celle que le prophète Isaïe a perçue pour lui-même et qu'il nous partage ce matin. "Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille". Et qu'a-t-il entendu Isaïe ? Il n'a rien entendu du tout. Il a vu un visage, son visage son corps, sa chair, sa pauvre vie, parce qu'il était prophète d'un peuple aussi rebelle que les chrétiens d'aujourd'hui, mais c'est ce qui a fait son espérance. Isaïe connu la tentation de la révolte devant le silence de Dieu, lors de la dispersion de l'exil, devant le Temple démoli, les infidélités, les prostitutions et les idolâtries, tous les péchés d'hier et d'aujourd'hui, probablement aussi ceux de demain. Mais Dieu ne désespère pas. Le prophète ne s'est pas dérobé devant cet accablement personnel et communautaire. Il n'a pas eu peur, il a même présenté son dos à ceux qui le frappaient, quelle innocence ! Il a senti sur ses joues la brûlure des larmes de sa souffrance, de son deuil comme si on lui arrachait la barbe. Cela saignait de partout dans son cœur et dans son corps, il n'a même pas protégé son visage comme si le mal était trop important pour pouvoir s'en défendre et s'en protéger, ce qui arrive bien parfois dans notre vie. Et son visage s'abîma de crachats et d'outrages. Mais il a entendu par son oreille percée : "le Seigneur vient à mon secours. Alors je ne serai pas confondu". Voilà la vérité de votre vie, frères et sœurs, de la nôtre, la vérité non pas de la surface de notre vie, de notre épiderme, mais des profondeurs de toutes nos fibres humaines, nos fibres de l'intelligence, de l'esprit, du cœur et de la chair.
Mais je crois que plus profondément encore ce n'est pas uniquement cette parole jaillie d'un visage de souffrance pour lui et pour son humanité et pour son peuple qu'Isaïe a entendue. Lorsque son oreille s'ouvrait et le réveillait chaque matin, il entendait quelqu'un d'autre ou, plus exactement, il voyait quelqu'un d'autre. Il entendait une parole, elle n'était plus la sienne, mais celle d'un Verbe qui déjà frémissait dans son oreille comme une annonce encore un peu floue mais bien certaine. Il entendait un Verbe et il voyait une chair, une chair comme la sienne, défigurée, outragée, marquée par le crachat, il voyait une chair, il entendait un Verbe, il savait que le Verbe allait se faire chair. Le prophète Isaïe porte en filigrane le visage de Jésus défiguré, lors de sa Passion, celui-là même qui va nous être présenté de l'intérieur par l'évangile que nous allons proclamer dans un instant. Isaïe compris qu'au cœur de sa souffrance, de son mal, de son péché, de ses deuils, de ses divisions, une Parole se faisait chair dans sa chair abîmée. Et cette Parole-là chaque matin le réveillait et le tenait en haleine dans l'espérance et le prophète savait que Dieu ainsi venait à son secours et qu'il ne serait pas confondu.
C'est ce visage de Jésus que nous allons contempler dans le miroir de la Passion, miroir, passion, nous renvoie l'image de Jésus, Verbe fait chair dans notre chair, dans la chair de notre péché, de nos souffrances, de nos abandons, de nos divorces, de nos morts, de notre désespoir, des nôtres et celui de nos frères les plus proches comme les plus lointains de notre humanité contemporaine.
Il y a un troisième aspect. Je l'introduis de la façon suivante : dans un groupe de musicothérapie, l'histoire est vraie bien sûr, un jeune psychotique chronique s'essaie à jouer d'un instrument de musique, ceci devant l'aider à s'ouvrir aux autres, à retrouver sa propre personne et donc la personne des autres. L'enseignante de ce groupe l'observe, il joue sur l'instrument et il sue sur son instrument et il s'investit jusqu'au moment où elle a entendu ce cri du garçon malade : "mais il y a des mots là-dedans !". Frères et sœurs, nous jouons notre vie, nous sommes un peu tous des "psychotiques névrotiques", c'est un terme global bien sûr, Nous sommes tous des malades, des pauvres, des pécheurs. Et nous passons notre vie à jouer de notre instrument, nous suons, nous peinons pour pouvoir en sortir quelques sons. Aujourd'hui Dieu vient vous ouvrir l'oreille pour que vous puissiez dire aussi : "mais il y a des mots là-dedans" ! Oui au fond de notre vie, comme au creux d'un instrument de musique, il y a des mots, des sons, il y a autre chose que ce que nous puisons, mais à l'intérieur de notre vie, il y a des mots, un Verbe, un Verbe fait chair qui résonne profondément dans toute notre chair, comme une note fondamentale dans les entrailles d'un violon. C'est un langage, une présence, un visage, il y a quelqu'un. Le peintre Georges Rouault, peintre de la Sainte face de Jésus, homme de douleur, en avait aussi la certitude : "au fond de toute créature, la plus hostile, la plus impure, Jésus demeure. Le Verbe s'est fait chair et Il a demeuré parmi nous", épousant notre vie, suant de notre eau et de notre sang, esseulé dans notre solitude, divisé dans nos divorces et nos ruptures, abîmé en son beau visage dans nos idolâtries, blessé dans nos infidélités, mort dans notre mort. Là Il vit, là Il nous parle, de là même, Il fait monter des mots. Du fond de son être devenu impur par nos péchés, hostile par notre inimitié, Il entend Lui les mots de notre peine et de notre appel : "viens Seigneur à notre secours, que je ne sois pas confondu". Et les mots qu'Il veut nous dire viennent ce matin percer nos oreilles pour nous réveiller en sa présence, ils sont la réponse de pardon et d'affection à tous les cris et plaintes de nos vies. Ces mots à chacun de les entendre, de les écouter, depuis le fond de son cœur, solidaires de toute peine et de tout malheur. Mais en sa Pâque, ils sont tous de toute façon contenus : Passion et Résurrection. Passion de souffrance, Passion d'amour, résurrection de vie, résurrection de gloire. A nous de laisser résonner du plus sombre au plus mystérieux de nos existences cette harmonique fondamentale, cette harmonique pascale, cette Parole faite chair qui redonne vie à nous-mêmes et aux autres et à Dieu nous guérissant de tout mal et toute peine.
Oui, frères et sœurs, je le savais bien, c'est pour cela que vous êtes venus ce matin, pour que vous puissiez dire vous aussi comme ce psychotique : "mais il y a des mots là-dedans". Alors que cette célébration de la Semaine Sainte perce nos oreilles pour que nous puissions, en entendant ces mots, même de façon encore indistincte mais sûre, y découvrir une présence, dans ce qu'il y a de plus hostile ou de plus impur, c'est-à-dire nous-mêmes, Jésus demeure. Car le grain de blé est tombé dans notre terre, dans notre vie, dans notre chair de souffrance et de mort, il y meurt, il y meurt seul. Dimanche prochain, nous proclamerons : "Il porte beaucoup de fruit, un fruit qui demeure".
AMEN