LA HAINE
Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26, 14-27,66
Dimanche des Rameaux - année A (8 avril 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Saint Jean de Malte : Les palmes
La haine, quand on commence à la lire dans le visage de l'autre, dans un regard perçant, pénétrant, un regard qui ne veut rien lâcher, qui veut tout posséder, un regard de biais, un visage de grimace, la haine, c'est ce poison subtil, qui prend naissance avec un rien, avec quelque chose qui ne fonctionne pas, une communion qui ne veut pas donner, et qui peu à peu coule en nos veines, qui nous rend haineux à notre tour. La haine est contagieuse, elle prend naissance chez un homme et puis des milliers d'hommes la partagent ensemble, ils s'opposent les uns aux autres des visages définitivement fermés, mais ces visages définitivement fermés, loin de les éloigner les uns des autres, les enlacent étroitement. La haine, c'est une étreinte de nom, c'est l'intimité du sang. Quand on hait quelqu'un, on voit son sang battre et l'on entend dans ses veines, on entend dans son cœur ce sang qui veut jaillir, qui veut s'opposer au mien.
Le Christ en Jérusalem, lorsqu'il s'avance, sait que derrière ces visages apparemment en fête, d'autres visages vont apparaître, d'autres visages qui distillent déjà ce petit poison comme un soupçon qui commence à naître. Ce ne sera pas l'indifférence, ce ne sera pas l'ignorance car il est trop proche d'eux, Il est comme eux, et en même temps, il ne vit pas cette haine comme eux.
Lorsque nous haïssons, nous devenons des esclaves, nous sommes comme enserrés dans un piège qui peu à peu nous serre si fortement qu'il est difficile d'en sortir par soi-même. Lorsque la haine prend possession de nous, cette passion meurtrière qui consiste à voir dans l'autre l'ennemi fondamental de ma vie, le nœud est si fort que je peux en mourir. Et le Christ dans cette haine, face à cette haine, n'est pas esclave, Il n'est pas touché, il ne subit pas cette contagion. Le Christ est Celui qui la reçoit, qui est l'endroit où elle va se déverser, qui est comme ce récipient à jamais ouvert où toute la haine du monde peut être reçue et qui jamais ne sera rempli.
Frères et sœurs, lorsque nous entendrons dans un instant la Passion, ne resserrez pas trop fort les liens qui vont unir cette longue agonie de Jésus et la Résurrection, comme si le Christ savait qu'il n'y avait qu'un mauvais moment à passer. Le Seigneur ne prophétise pas en ce temps d'étape en étape en disant : "Vivement ce matin de Pâques", Il est comme nous bousculé par l'événement, angoissé lorsque les disciples le quittent, émerveillé de voir la foi de Zachée ou de ceux qui s'approchent de Lui, il est comme nous soumis aux événements du temps. Il en est secoué, il en est touché, Il est angoissé aussi à la vision de la haine qui peu à peu se forme au loin et va se rapprocher de Lui au point de le lier. Seulement c'est là où sa divinité éclate plus fondamentalement, c'est là où il prouve que, dans cette infinie vulnérabilité, Il est fondamentalement Dieu et qu'il n'a jamais été autant Dieu que lorsqu'il est lié et livré aux hommes, c'est qu'Il est libre, libre de toute haine, c'est qu'il est l'Agneau innocent qui porte les péchés du monde, il est au cœur même de cette haine Celui qui est sans haine pour les autres, Celui qui est sans servitude. Et n'est-ce pas la preuve qu'il est bien Dieu, que cet homme qui s'avance dans Jérusalem en toute liberté ? Celui qui affronte la mort dans son horreur, c'est non seulement la mort physique et l'agonie qui va précéder, mais c'est de voir dans les visages des hommes cette haine qui vous perce le cœur, qui vous renvoie en arrière, qui vous annule.
Le Seigneur engage dans ce trou tout l'évangile, toute la bonne nouvelle, Il aurait pu choisir une mort plus silencieuse, plus discrète, au fin fond du désert, loin de tout homme, il aurait pu, concevant sa mort comme un sacrifice pouvant nous sauver, Il aurait pu le concevoir très loin de tout regard, loin de toute étreinte, en disant à son Père "cette mort, Je Te l'offre dans cette eau très pure de ma conscience afin que tout homme en soit sauvé". Non, il l'a fait, il l'a subi dans l'étreinte de la haine, car si la haine est un enlacement, c'est déjà l'homme et Dieu qui s'affrontent ensemble. Et si l'homme a voulu que cet enlacement soit chargé du contraire de l'amour, Dieu préfère être si proche de nous dans cet enlacement même s'il a couleur de mort et de sang, il n'a pas choisi l'eau tranquille et souveraine d'une mort paisible, d'une mort offerte, il a choisi de nous enlacer sachant que dans cet enlacement, nous rougirions de haine parce qu'Il est l'innocent et que cet innocent nous provoque et nous agresse. Le Seigneur engage l'avenir, c'est-à-dire qu'Il engage tout ce qu'il est de Dieu, toute cette bonne nouvelle fraîche, vulnérable, condamnable aux yeux de la violence, Il ne laisse rien derrière, il laisse enlacer toute chose par la violence et le péché de l'homme afin que dans cette étreinte, nouvelle lutte de Jacob dans la nuit, enfin Il en sort victorieux parce qu'Il s'est laissé entièrement piétiner.
Frères et sœurs, si nous n'avons pas à franchir vite les étapes pour aller à la Résurrection, c'est que le Seigneur, comme nous, vit chaque instant présent, ajoutant haine sur haine, horreur sur horreur, comme tant d'hommes dans ce monde, prenant toutes ses charges, ne laissant rien derrière, n'en oubliant aucune, aucun regard d'indifférence n'a été dans ses yeux tout au long de sa Passion, mais Il est Celui qui s'avance totalement libre et pourtant totalement livré. Et jamais, il n'a été autant Dieu que lorsqu'Il s'est laissé ouvrir le côté et tout son être pour l'offrir aux hommes. Pourquoi ? pour que nous aussi, en chaque instant, en chaque événement, non pas qu'il ait gardé derrière l'horizon du monde qui est notre vie, un spectacle défiant toute imagination qui a tout jamais consolera, mais l'évangile est fait pour que chacun, à chaque instant, en chaque événement nous surgissions comme des hommes libres et disponibles, même dans la mort, même dans l'horreur, même dans le martyre, même dans la haine.
Frères et sœurs, dans la Passion que nous allons entendre, suivons notre Dieu souverain et libre, à tout jamais ouvert, à tout jamais engageant tout l'avenir de Dieu, projetant en avant tout ce qu'est Dieu et acceptant que cette haine le frappe afin que dans cette haine son sang versé nous transforme, transforme cette étreinte en étreinte d'amour.
AMEN