LES DEUX PROCESSIONS

Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Lc 22, 14 – 23, 56
Dimanche des Rameaux et de la Passion – année C (13 avril 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, il est d’usage de prêcher avant la lecture de la Passion. Car, reconnaissez-le, lorsqu’on écoute ce récit de la Passion, il n’y a plus vraiment d’espace pour les commentaires. En tout cas, toute parole humaine qui tenterait d’expliquer ce texte semble presque vaine ou du moins insuffisante.

Je voudrais vous poser une question, qui peut-être vous a traversé l’esprit à un moment ou à un autre : comment se fait-il que le christianisme soit devenu, trop souvent, une religion triste, une religion de la privation, de la souffrance, de l’ascèse, des efforts du Carême, avec en prime la mort qu’on espère bonne ? C’est une véritable question. Pourquoi, dans la pratique chrétienne, une telle importance est-elle accordée à toute cette dimension de souffrance, de contrainte, et finalement, à un sentiment d’échec ?

Nous sommes bien placés pour le constater aujourd’hui, car ce pauvre Occident, constamment incriminé parce qu’il ne fait pas ce qu’il faudrait, parce qu’il est en-dessous de la ligne de flottaison, semble manquer de ressort ou d’énergie pour faire face à la situation. Autrement dit, il est essentiel de nous poser cette question aujourd’hui (je pense que c’est le moment ou jamais) : pourquoi le christianisme est-il si facilement, je ne dis pas universellement, si facilement devenu une religion dans laquelle on se confronte entièrement à l’échec de la vie humaine, à la souffrance, à la compassion dans le meilleur des cas, mais toujours sur fond de souffrance, de renoncement et d’échec ?

En réalité, ce n’est pas tout à fait cela le christianisme. J’aimerais vous proposer, comme introduction à la lecture de la Passion, une interprétation. Je crois qu’elle peut nous aider à mieux vivre la Semaine sainte. De quoi s’agit-il ? La plupart du temps, nous parlons de la mort du Christ. C’est fini, c’est l’échec, c’est le tombeau. En réalité, de quoi s’agit-il durant la Semaine sainte ? Il s’agit d’une fête. Il s’agit d’une victoire. Il s’agit de la joie d’un peuple rassemblé autour de son Messie, son Sauveur.

Pourquoi cette dimension-là, pourtant la première, a-t-elle été comme perdue ? Je dis bien la première, car lorsqu’on brandit aujourd’hui les rameaux, en y regardant de près, on fête le paradis. Tout ce petit peuple de Jérusalem qui se rassemble autour du Christ et qui, spontanément, prend des rameaux d’oliviers et des palmes pour acclamer le Seigneur, littéralement, ils lui font la fête. Certes ça n’a pas duré longtemps puisque, dans les jours qui ont suivi, ce fut l’échec total. Mais c’est précisément ce que Jésus est venu inaugurer. Dans le contexte de la fête, Il vient à la fête, Il est la fête, Il incarne le bonheur. C’est pour cela qu’ils prennent des feuillages. D’une certaine façon, c’est la remise à l’honneur du paradis. Le Christ entre dans Jérusalem, et en même temps, Il veut entrer dans un paradis où tous les hommes, toutes les femmes qui l’entourent veulent célébrer ce bonheur d’être ensemble, autour de Lui et de L’acclamer. Hosanna ! Gloire au Sauveur ! C’est un chant de victoire.

Ce qui conclut la Semaine sainte, c’est le même geste que nous ferons avec les cierges, pour signifier que nous entrons dans la lumière de la grâce, dans la joie du Royaume. Nous sommes entre deux processions : celle du paradis terrestre et celle du Royaume nouveau. D’une certaine manière, nous ne quittons pas la joie que le Christ est venue apporter. Il faut nous en souvenir. Nous avons été heureux en brandissant les palmes et les rameaux, car cela nous rappelait cette dimension fondamentale du christianisme : ce n’est pas une religion de destruction, de pénitence ou d’échec. C’est une religion de renouvellement, de renaissance.

Méditer sans cesse, ruminer cette parole, recommencer : c’est la nouvelle création. Quand Dieu a voulu créer le monde, Il l’a fait à partir d’un matériau humble, la terre. Cette création était très réussie, car elle a permis de porter cette dimension à la fois spirituelle, vitale, heureuse, joyeuse. Elle a aussi permis d’instaurer dans la société cet amour, ce service mutuel, cette volonté de se donner les uns aux autres, le signe de l’amour de Dieu.

Qu’est-Il venu faire alors ? Il est venu recréer cette humanité. Certes, elle a fait beaucoup de bêtises depuis lors et en fait encore. Mais dans cette nouvelle création, c’est le même projet du Créateur. Dieu ne se lasse pas de créer. Il est un grand créateur, comme tous les grands artistes qui ne terminent leur œuvre qu’à la fin de leur vie, créant et donnant jusqu’au bout. Simplement, le matériau est plus difficile. Reconnaissez que lorsque Dieu façonne Adam avec le limon de la terre, ou Ève à partir de la côte d’Adam, ça va tout seul. C’est Lui, seul, qui est livré à l’exercice de créer un monde, un monde vivant, joyeux, festif, comme celui que nous avons célébré en rentrant rameaux à la main dans Jérusalem.

Mais quand Il revient pour la création nouvelle, c’est une autre affaire. Car ce qu’Il a sous la main, c’est ce qui reste de sa création initiale, souvent marqué par des blessures, des bosses, très blessée, dans certaines situations même désespérée, n’attendant plus rien, désobéissante, pensant qu’il faut se débrouiller seule, sans avoir le choix. Une création qui, au lieu de laisser surgir en elle la grâce qui lui avait été donnée au départ, a pris tous les moyens pour se pourrir la vie.

Alors la question se pose : quand le Christ vient dans le monde, c’est pour le recréer. Mais comment faire pour le recréer avec des hommes et des femmes tordus, égoïstes, batailleurs ? Comment restaurer cette humanité tordue ? C’est le défi que nous pose la question de la rédemption. Le Christ, en venant dans le monde, n’a pas d’illusions. Lorsqu’on dit que Dieu voit tout, ce n’est pas pour dénoncer ou juger sans cesse : Il voit ce qui est arrivé. Dès lors, il faut qu’au cœur de cette humanité, Il l’épouse Lui-même, cette réalité qu’Il souhaite transformer pour la conduire à Lui et accepter le nouveau projet qu’Il lui propose.

C’est là toute la beauté de l’évangile, notamment celui de Luc, où l’on voit le Christ, sur le chemin de sa Passion, rencontrer de nombreuses personnes : les femmes de Jérusalem, Simon de Cyrène avec ses fils qui l’aident à porter la croix, ou encore ceux qui Lui lancent des quolibets, les autorités qui Lui disent de se sauver Lui-même, Lui qui en a sauvé d’autres. Il reprend le chemin de l’humanité, Il va la chercher là où elle est la plus blessée. Autrement dit, ce qui est merveilleux dans cette seconde création, c’est que Dieu ne se contente pas de laisser l’humanité dans ses blessures, mais Il vient la chercher, la relever, la recréer.

C’est cela que nous devons méditer cette semaine : Dieu refait le chemin de son projet créateur, avec des hommes et des femmes qui, souvent, n’ont pas compris dès le départ ce qu’Il voulait. Le récit de la Passion raconte comment Dieu, face à la réalité de notre existence, ne se détourne pas, mais s’engage pleinement pour la transformer. Pour cela, Il a une méthode : deux points essentiels. D’abord, Il entre dans cette humanité, Il la prend, car malgré sa transcendance, Il choisit de devenir l’un d’entre nous. Le Verbe s’est fait chair, Il a accepté de vivre parmi nous, rencontrant tous les hommes sur son chemin, y compris sur le chemin de la mort. Luc nous montre comment le Christ, même dans ses derniers instants, accueille et rencontre ceux qui L’entourent, leur adressant le message de sa nouvelle création.

Ensuite, la seconde étape consiste à accepter d’aller jusqu’au fond de notre humanité, dans ses limites, ses incapacités, sa vulnérabilité. Il épouse cette réalité qu’il transforme pour être avec nous. Autrement dit, peut-être que la création a été faite par le geste de Dieu, un geste dans lequel nous n’étions pour rien. Dans le second moment de la création, quand Il nous façonne à nouveau, qu’Il pétrit notre humanité pour nous faire entrer dans la joie de sa Pâque, là, Il veut épouser la Création dans son humanité la plus radicale et la plus totale, non pas avec de la religion artificielle (comme on parlerait de l’intelligence artificielle) mais avec la réalité même de ce que nous sommes, transfigurés, portés par l’amour venu nous sauver. Tel est le salut. Ce n’est pas une autre chose que la création, c’est la reprise même du travail de création à partir d’une création qui s’est abimée elle-même, qui a perdu le contrôle d’elle-même par le péché.

Frères et sœurs, notre célébration aujourd’hui a donc deux faces : celle du paradis, l’entrée dans le monde de Jérusalem, le monde de l’histoire, et celle de l’entrée dans la plénitude du Royaume de Dieu, à travers la flamme de sa présence, de sa lumière et de son amour totalement partagé. Amen.