DEPOUILLE MÊME DE SA MORT

Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mc 14, 1-15, 47
Dimanche des Rameaux – année B (28 mars 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Que ceux qui ont pu ces derniers temps passer par cette épreuve me pardonnent de la rappeler mais je voudrais commencer notre ouverture de cœur à ce récit de la Passion en rappelant ce qui a peut-être été le plus douloureux jusqu’à maintenant et qui dure parfois encore, dans l’épidémie de Covid.

En effet, qu’est-ce qui a été ressenti comme le plus douloureux et le plus dur à vivre ? Bien entendu, c’est d’être frappé tout à coup par cette maladie sans pouvoir y faire grand-chose et en sachant que du point de vue de la médecine, on se sentait assez profondément démuni, particulièrement au début. Mais ce qui a été le plus dur et que certaines personnes ont voulu me rappeler, notamment au moment des obsèques, c’est d’être tout à coup devant une vitrine et de voir ses parents, ses beaux-parents, des oncles, des tantes, des êtres proches, des amis, tout à coup simplement isolés par cette vitrine et de ne plus pouvoir accompagner ces malades qui sont proches. C’est terrible. C’est le moment où la maladie, la mort de ceux qui n’ont pu y échapper, laissent une trace ineffaçable.

Pour nous et je crois que c’est la même chose dans toutes les cultures, le fait d’être là, de communiquer dans l’acte même de la mort, de façon privée parce que l’on est son fils, sa fille, ses frères, ses amis, me paraît une chose dont on ne peut pas être privé même si l’on sait que le personnel soignant a toutes les raisons d’imposer les règles les plus strictes. On sait à ce moment-là qu’on devrait avoir droit à cette communication avec ses proches et que même, l’on serait prêt à transgresser les précautions médicales élémentaires pour laisser libre cours à l’émotion et à la force d’aimer.

Ainsi donc, le moment de la mort est une chose si grave et si profonde qu’il est incontournable en quelque sorte et que des questions affluent : est-ce que j’étais là à l’hôpital au moment de la mort ? La mort est-elle intervenue quand j’ai dû m’absenter pour dormir ? Dans tous les cas, ce moment-là nous frappe. Il y a plus grave encore mais on a acquis maintenant suffisamment d’humanité pour ne pas en arriver là : ce fut de priver quelqu’un de sa mort en la rendant publique d’une façon telle que la personne qui meurt est comme exhibée publiquement sur un poteau de torture. A l’époque de Jésus, cette mort, c’était la croix. Je pense que le pire est de voler la mort de quelqu’un et l’on peut imaginer combien il est terrible et traumatisant de constater que la personne que l’on aime va mourir publiquement, punie, châtiée, déconsidérée et privée même de sa mort dans ce qu’elle a de plus vrai et profond, ce dernier moment où l’on accepte de perdre sa vie.

C’est seulement lorsque l’on met en parallèle ces deux choses que l’on comprend la genèse des récits de la Passion. Ce sont les premières communautés chrétiennes qui ont demandé que l’on écrive pour elles en premier lieu la mort de Jésus. Il y avait d’ailleurs très peu de témoins. Ce n’était pas un souci historique car on ne racontait jamais à l’époque la mort de quelqu’un avec autant de détails. Ici, dans chaque évangile, il y a au moins deux chapitres et des centaines de versets pour dire comment Il est mort. C’est dire l’espèce d’incroyable creusement de la vie humaine au moment où l’on aurait aimé être proche bien que les proches eux-mêmes ne se soient pas manifestés avec beaucoup de courage. Quelques femmes seulement au pied de la croix ce qui a d’ailleurs tellement choqué que l’on a pris soin de le noter, ce qui n’est pas à l’honneur des disciples. Au pied de la croix, se tenaient Marie, mère de Jésus, Marie, femme de Cléophas et Marie-Madeleine. Il est incroyable d’avoir réalisé dès ce moment-là que la mort de Jésus, non seulement Lui avait été volée comme dilapidée publiquement, mais en même temps que les trois seules personnes, avec Jean, avaient résisté à cette horrible manipulation et qu’ils étaient restés tous les quatre au pied de la croix. Il faut le comparer au problème moderne de l’accompagnement de ceux qui meurent. C’est une terrible épreuve et pas seulement une sorte de réconfort affectif. C’est le moment où l’on se dit : à quoi renvoie dans ma propre vie le mystère de la mort qui nous est racontée ?

C’est là le paradoxe. Là où l’on considère cette mort comme inacceptable (Lui ayant retiré ses proches et ses amis), on avait besoin en même temps de l’empreinte du récit de cette mort pour pouvoir Le rencontrer. Je crois qu’il s’agit là vraiment d’une disposition divine. Jésus est mort en étant dépouillé de sa mort et c’est difficile à comprendre pour nous comme pour celles et ceux qui sont morts derrière la vitrine des hôpitaux. Ceux-là sont morts dans l’isolement et la solitude mais cette mort ne leur a pas été infligée à proprement parler par d’autres mais simplement parce qu’ils étaient face au mystère de leur mort. Jésus Lui-même a été privé de tout y compris même de sa mort. C’est ce que veut dire le récit. On Lui a volé sa mort, mais par là même, cette mort peut nous rejoindre tous. Lorsqu’on entend ce récit, ce n’est pas simplement l’élément biographique le plus important de l’existence de Jésus, c’est vraiment la question de sa présence à travers le mystère de sa mort.

Frères et sœurs, c’est ce que nous essayons parfois de faire quand nous faisons mémoire de nos défunts et nous savons ce qu’est le travail du deuil : essayer de retrouver notre propre manière d’être, de vivre et de partager avec ceux qui nous ont précédés dans la mort et d’être ainsi comblés autant que faire se peut avec nos moyens humains, notre mémoire, notre affection et tout ce qui va avec, pour trouver quelque chose de la présence du Christ.

Frères et sœurs, c’est ce que nous allons faire maintenant. Nous n’allons pas simplement écouter les détails d’un récit de décès. Cette mort nous rejoint réellement, nous vivants, nous témoins, nous bénéficiaires de cette mort. Le Christ s’est dépouillé de sa mort pour nous en enrichir d’une façon tout à fait nouvelle. Je dirai que sa mort ne pouvait que déboucher sur une résurrection comme si sa résurrection était le premier geste par lequel Jésus disait : « Non, Je suis vivant, Je suis privé de tout et même de ma mort et pourtant, Je suis vivant dans le cœur de chacun qui croit, dans le cœur de tous ceux qui me cherchent ».

Frères et sœurs, accueillons ainsi le récit de la Passion selon saint Marc.