Ap 6, 1-8 ; Lc 18, 1-8
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
La force des chevaux - Santorin
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rères et sœurs, j'ai déjà attiré votre attention sur la force symbolique de tous les acteurs de l'Apocalypse particulièrement dans cette première partie, et cette force symbolique est le plus souvent évoquée par des animaux que par des êtres humains. Même le Christ est figuré comme un animal, c'est l'Agneau, les quatre vivants sont des animaux sauf un qui a un visage d'homme, mais le corps, on ignore comment il était. Aujourd'hui, apparaissent de nouveaux animaux qui sont les chevaux. Les chevaux évoqués dans le texte de ce jour amènent tous le malheur. Leur origine est à trouver dans les visions du prophète Zacharie. Il faut bien les distinguer du cheval qui sera monté par le "Seigneur Dieu maître de tout", qui lui est un cheval bénéfique, annonciateur de salut. Il y a donc des chevaux de malheur et des chevaux de salut et de bonheur.
Aujourd'hui, nous sommes du côté des chevaux de malheur. Ce qui souligne leur côté exécutants de malheur, c'est leur couleur : vert, noir, chloros qu'on traduit généralement par blême ou verdâtre, et le premier cheval qui pourtant est déclaré comme étant blanc, en réalité n'est pas si blanc que cela. Pourquoi ces chevaux sont-ils là dans l'Apocalypse ? parce que dans la tradition culturelle et militaire de l'Antiquité et de la Bible particulièrement, les chevaux présentent des valeurs très ambiguës. Il faut se reporter aux chevaux du pharaon dans la traversée de la mer Rouge. Quand le pharaon se précipite avec "cheval et cavaliers" comme on le chante dans le Cantique, ce ne sont pas uniquement les égyptiens qui sont punis, mais ce sont leurs chevaux aussi, parce que le cheval est au sommet de l'armement antique dans les batailles. C'est la terreur, une chose est de s'affronter d'homme à homme, et autre chose est d'être un fantassin face à une horde de chevaux lancés au galop. Les chevaux mauvais ont deux attributs terribles, d'une part la force, la violence du choc et deuxièmement la rapidité.
Ce que veut évoquer ici la figure des chevaux qui apportent chacun le malheur, c'est la rapidité et la brutalité du malheur qui s'abat sur l'humanité. Chaque cheval amène avec lui un fléau, la peste, la famine, il est associé à un malheur bien précis qui s'ouvre ainsi sur le mystère de l'histoire, c'est le déferlement du mal absolument non maîtrisable. C'est assez important pour nous aujourd'hui parce que c'est un des aspects peut-être le plus dur et inacceptable pour notre société et notre culture modernes, de penser qu'à certains moments le mal est capable de se répandre de façon si rapide, et de façon ingérable, on n'y peut rien. Qui peut dire qu'il peut faire quelque chose contre la crise qui sévit actuellement dans notre monde ? Il y a une sorte de mystère du mal qui se répand à la vitesse du cheval et qui ne peut pas être maîtrisé. Pour l'écrivain de l'Apocalypse, il veut expliquer aux chrétiens que le déluge de malheurs auxquels ils sont soumis c'est l'épreuve du mal.
C'est tout le problème de l'Apocalypse que de montrer comment l'épreuve du mal est surmontée par une petite poignée de gens qui n'ont apparemment aucun moyens. Nulle part, on ne dit pas que les saints vêtus de blanc vont arrêter les chevaux. Non, les chevaux traversent la terre, répandent les malheurs, la détresse et la désolation.
Il ne faut pas y voir une réflexion métaphysique sur la façon de sortir du mal, comment tirer son épingle du jeu, mais l'auteur qui s'adresse à une communauté de chrétiens bien précise, veut leur montrer ce que le Père Bro avait appelé dans un de ses livres : le pouvoir du mal, cette rapidité et cette brutalité avec laquelle le mal est capable de détruire le bien, parce que c'est de cela qu'il s'agit.
Que cela nous aide à réfléchir sur la condition actuelle de notre monde, nous sommes dans une civilisation encore plus qu'avant qui est sensible à ce déferlement du mal.
AMEN