Ap 20, 1-4 ; Mt 24, 1-14

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le Christ est vainqueur du mal

 

F

rères et sœurs, ces textes qui terminent l'année liturgique, comme on dit habituellement, ne sont pas très bons pour le moral ! En effet, quand on y regarde de près, c'est presque d'un pessimisme absolu. Pour essayer de les comprendre, mais je crois qu'il cachent beaucoup de mystères et de secrets qui nous échappent aujourd'hui, pour essayer au moins de recentrer la perspective, je crois qu'il faut repartir d'une question fondamentale. Les communautés chrétiennes ont quand même accueilli le mystère de l'évangile, l'annonce de la résurrection et de la promesse de la vie éternelle, de la promesse d'un salut. Toutes ces communautés l'ont accueilli je n'ose pas dire avec naïveté, mais en tout cas avec une sorte d'enthousiasme qui était débordant.

Je crois qu'on imagine mal aujourd'hui quand on nous dit que nous sommes une religion de salut, il y a beaucoup de gens qui haussent les épaules d'un air de dire : une naïveté de plus. Mais on n'imagine pas ce que l'annonce d'une religion de salut, d'un salut communiqué par un pauvre homme qui avait subi la crucifixion, le supplice le plus honteux, on ne s'imagine pas ce que cela pouvait faire dans ces communautés. Cela soulevait une espérance énorme.

C'est la première grande espérance, le premier grand mouvement social d'espérance qui a soulevé l'humanité. Jusque-là, que ce soient les institutions religieuses, que ce soient les institutions sociales, que ce soit la manière dont l'empire romain gouvernait le monde méditerranéen, tout était fait pour écraser les gens et pour les tenir à carreau. Dans cet univers-là, tout à coup, surgit une sorte d'effervescence : le salut va arriver. Donc si l'on croyait que le salut allait arriver, évidemment, on était dans une impatience folle. On a pris parfois cela pour de la naïveté ou une sorte d'innocence, mais en réalité, cela les honore, ces premières communautés chrétiennes d'avoir cru que le salut était si puissant, si fort en Jésus-Christ, que pratiquement, ils allaient le voir se réaliser sous leurs yeux.

Et n'est pas une illusion, c'est le fait que leur foi était si profonde, si enracinée qu'ils se disaient : ça ne va pas durer dans cette situation. Cela va arriver d'un moment à l'autre. C'est pour cette raison qu'il y a eu tous ces comportements aberrants dans les premières communautés chrétiennes vis-à-vis desquelles ce cher saint Paul était obligé de remettre les pendules à l'heure. Puisque le Christ allait arriver tout de suite, ce n'était plus la peine de travailler, on allait fermer la boutique, on ne cultivait plus les champs, et on attendait simplement que le dernier moment arrive. Ce n'était plus la peine de se donner tant de mal, c'était terminé, l'histoire était finie. C'est la première grande époque où l'on a cru à la fin de l'histoire.

Evidemment, une des choses qui devait beaucoup choquer et provoquer la sensibilité de ces premières communautés chrétiennes, c'était de se dire que le salut était arrivé, mais le mal continue. Et le mal continuait d'autant plus que les pauvres allaient devenir de plus en plus la cible du pouvoir, et c'est ce que révèle l'Apocalypse. Il allait y avoir de plus en plus des persécutions spécifiquement orientées contre les chrétiens. De ce point de vue-là, le mauvais exemple donné par Néron avec la fausse accusation des chrétiens concernant l'incendie de Rome, a dû remuer assez profondément la conscience chrétienne. Eux qui portaient l'espoir de l'univers devenaient tout à coup la cible de toutes les turpitudes du pouvoir romain, et Dieu sait qu'il y en avait. Par conséquent, le problème qui a animé ces premières communautés chrétiennes, il est simple : quel signe pourra-t-on avoir pour être sûr que cela va vraiment se réaliser ? En fait, tout le problème est là.

Que ce soit dans l'Apocalypse, que ce soit dans les passages qu'on lit dans saint Matthieu, on comprend que dans cette effervescence de l'attente de la fin des temps les premières communautés chrétiennes aient eu comme le réflexe de se dire : ah ! il se passe ça, cela veut dire ça ! Pensez à Nostradamus … il y a toujours des gens qui sont là pour vous dire que la fin du monde est là, que le diable va se déchaîner. On a encore des billevesées de ce type de nos jours dans la littérature à sensation.

Or, ce qu'essaie de dire aussi bien l'Apocalypse que le texte de Matthieu, c'est que ce n'est pas la fin. Ce n'est pas la fin pour une raison très simple, c'est que si le Christ est ressuscité, il est le Seigneur de l'Histoire. Cela implique deux choses, premièrement que son retour, ce sera quand il le voudra, et nous n'avons pas à chercher des espèces de signes contraignants qui montreraient que sa venue est imminente. C'est du charlatanisme organisé. Mais au contraire nous avons à nous dire que dans le temps que nous vivons, nous attendons la venue du Christ, et c'est tout. Nous n'essayons pas de faire le calendrier de l'apparition du Christ sur les nuées.

La deuxième chose, et c'est un grand encouragement, et c'est un peu le sens de toute une dimension de l'Apocalypse, c'est de reconnaître que oui, le mal se déchaîne. C'est un fait qu'il y a les cavaliers qui répandent la mort, la peste, la terreur, les malheurs, le monde qui s'effondre. Mais cependant, le mal est comme déjà maîtrisé. C'est un peu le sens de cet ange qui est envoyé pour commencer à maîtriser les puissances de l'abîme, de mettre des chaînes et de mettre Satan sous le boisseau. Je crois qu'il ne faut pas se hâter de mettre tout cela en vérités mathématiques, les mille ans, comme on a dit parfois qu'en l'an mille il y avait eu des échauffourées, une inflammation eschatologique un peu délirante. Ce n'est pas cela, précisément, le texte veut dire finalement plutôt l'inverse. Il veut dire : le mal continue à peser sur nous, peut-être même que nous devenons les cibles du mal, mais par sa résurrection, le Christ a envoyé l'ange qui contient la puissance du mal.

C'est comme vous le voyez, un message très encourageant, mais très mesuré. Encourageant parce que ce que les auteurs des livres du Nouveau Testament disent c'est : ne vous excitez pas pour essayer de savoir quand ce sera fini ! C'est vain. Mais encourageant, essayer de reconnaître que la puissance du mal, même si elle se déchaîne, même si à certains moments c'est difficile et terrible à porter, si vous croyez que le Christ est ressuscité, il a déjà commencé à contenir la puissance du mal.

Tout cela peut peut-être nous aider à sortir de ce pessimisme concernant l'histoire humaine. C'est vrai qu'on peut toujours lire l'histoire humaine comme davantage des interventions de Satan que des interventions divines. C'est hélas, une lecture extrêmement facile mais suspecte. Si effectivement le monde est mené par Satan, à ce moment-là, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle et à attendre que ça passe. Non, précisément les premiers chrétiens ont dit : la puissance du mal et quand même contrôlée et contenue par la puissance du salut de Dieu. C'est sur cette certitude-là que nous pouvons, nous, modestement, à notre place, essayer de continuer à être les témoins de la victoire du Ressuscité.

 

 

AMEN