Ap 5, 1-10 ; Lc 20, 1-8

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Comme un Agneau égorgé

 

F

rères et sœurs, vous l'avez sans doute remarqué, dans la suite de la lecture du livre de l'Apocalypse, après avoir entendu le chapitre qui nous montrait le trône occupé par Quelqu'un, les quatre vivants et les vingt-quatre vieillards, ce trône était entouré, enveloppé de la louange des vieillards et des quatre vivants, nous avons presqu'une redite dans le texte que nous venons d'entendre aujourd'hui.

Apparemment, la mise en scène, le décor est presque le même puisqu'il y a toujours le trône, il y a toujours les quatre vivants et les vingt-quatre vieillards. C'est donc la même mise en scène céleste, c'est apparemment la même situation sauf qu'une nouvelle séquence intervient avec deux éléments. Le premier élément c'est que celui qui est assis sur le trône tient un livre. On traduit "livre" parce qu'on n'a pas d'autre mot pour le traduire, en réalité, c'est un volume, un "volumen", c'est quelque chose qu'on roule, car le livre dans l'Antiquité n'était pas par feuillets cousus comme aujourd'hui, mais le livre était un rouleau de peau, avec un moyeu, un axe de bois. Le lecteur tenait en main le livret avec le morceau de bois et de l'autre main, il enroulait, ré-enroulait le texte au fur et à mesure qu'il le lisait.

Un livre roulé suggère de lui-même un secret. Un livre à feuillets est fait pour être ouvert, un livre roulé c'est plus compliqué de le dérouler et de le lire. C'est pour cela que le livre roulé a sept sceaux. Les sceaux sont précisément des choses en cire qu'il faut briser pour montrer qu'on a eu accès au contenu du livre. Il ne faut pas imaginer ici le livre comme un moyen de publication, comme un moyen pour faire connaître, mais c'est davantage le livre comme une mémoire qui contient des secrets qui finalement n'ont pas l'air d'être accessibles à personne, puisqu'au moment même où celui qui tient le rouleau demande qui est capable de briser les sceaux et d'ouvrir le livre pour en faire la lecture publique, personne ne le peut.

C'est là qu'intervient le deuxième élément. Ici il ne s'agit plus d'un livre à lire ou du rouleau fermé, mais il s'agit de l'Agneau. Nous-mêmes nous sommes bien habitués à ce vocabulaire, mais c'est un Agneau "comme" égorgé, c'est-à-dire c'est une figure du Christ. Cette figure surgit au pied du trône devant celui qui est assis et qui tient le livre, et il surgit au moment d'une sorte de deuil puisque tout le monde pleure, y compris le visionnaire parce qu'on ne peut pas lire le livre. C'est ici que l'Agneau fait son entrée en scène, d'une part il va briser les sceaux et finalement permettre la lecture du livre, accompagner l'Apocalypse et le récit de l'Apocalypse d'étape en étape, et on reviendra sans cesse : quand le premier sceau fut brisé, quand le deuxième sceau fut brisé, etc … tout cela arrive parce que l'Agneau lui-même a le pouvoir de briser les sceaux et finalement de pouvoir lire ce qu'il y a à l'intérieur de ce livre.

Cette mise en scène est un peu compliquée pour nous aujourd'hui, elle est même carrément un peu confuse et difficile à déchiffrer. Cependant, je crois que la ligne fondamentale et qui va nous aider pour toute la suite du livre de l'Apocalypse, c'est que le livre roulé, c'est l'Histoire. C'est l'Histoire rassemblée en elle-même comme le livre roulé est rassemblé sur lui-même, cette Histoire est condensée dans le livre roulé. En réalité, c'est le projet de Dieu sur la créature et sur le monde. Je vous l'ai dit l'autre jour, les vieillards et les vivants représentent d'une certaine manière le monde tel qu'il est présent dans l'éternité de Dieu, présent au Père. Ici nous avons le livre en tant que présence de Dieu pour le monde qui lui propose une Histoire. Cette Histoire ne se fera pas de façon très facile puisque chaque fois, ce sont des sceaux brisés, c'est une sorte d'effraction, c'est pour cette raison que ce sera toujours une figure de malheurs, de souffrances, de désastres et de catastrophes. C'est comme une effraction et cependant en même temps, à travers les sceaux brisés, se réalise ce qui est écrit dans le livre.

C'est donc la condition chrétienne qui est évoquée à travers cette Histoire, à la fois nous-mêmes, les chrétiens, comme portés par le dessin, par l'écriture du livre. Notre vie ne se déroule pas dans une sorte de hasard ou de brouillard, elle est comme guidée, ligne par ligne, par le projet divin, et d'autre part, le brisement des sceaux qui à chaque moment est capable de déchaîner dans le monde un nouveau cataclysme, une nouvelle souffrance, un nouveau malheur. Mais en réalité le livre trace son chemin à travers toutes ces souffrances et toutes ces difficultés. Si bien que le livre de l'Apocalypse et une méditation sur l'Histoire, ni optimiste ni pessimiste, il ne rentre pas dans ces catégories-là. Il montre simplement la coexistence à l'intérieur même de l'Histoire à la fois du dessein de Dieu et en même temps du déroulement historique de ce monde tel qu'il va.

C'est donc pour nous, chrétiens, une manière de nous rendre attentifs. C'est vrai que nous vivons dans un monde qui est sans arrêt bousculé, tous les jours quand on ouvre son poste de télé ou de radio on apprend des choses effroyables, et on brise les sceaux. Et cependant, tout en brisant les sceaux et en voyant le déchaînement de tout ce qui peut arriver, s'accomplit ce qui est écrit dans le livre, c'est-à-dire le dessein de Dieu, du salut du monde qui s'accomplit dans ce contexte.

 

 

AMEN