Ap 6, 1-8 ; Lc 21, 1-4

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Auzon : Le cavalier blanc

F

 

rères et sœurs, le texte de l'Apocalypse de ce jour est très intéressant. On n'y réfléchit pas assez, mais cette vision des chevaux est un thème qui revient déjà dans l'Ancien Testament et que Jean a exploité ici.

Il faut bien comprendre ce que sont les chevaux. Pour nous, le cheval est la plus noble conquête de l'homme, c'est un peu du folklore. Mais les chevaux, c'est l'équivalent dans l'Antiquité, des missiles dans l'armement d'aujourd'hui. Tant que les hommes se déplacent à pied, il ne peut pas y avoir d'empire parce qu'on ne peut faire que trente kilomètres par jour et l'on ne peut pas assurer la communication à l'intérieur d'un espace plus grand qu'une centaine de kilomètres au grand maximum. Mais à partir du moment où il y a le cheval vraiment domestiqué, adapté à la fois à la communication et au combat, parce que tout le problème est là, il faut que le cheval soit adapté au combat C'est un des rares animaux qui se prête à cet genre d'exercice. Les princes orientaux ont essayé les éléphants, mais sans succès. Les chevaux, c'est véritablement la puissance d'un empire, la rapidité de la communication, moins de fatigue et efficacité accrue dans les combats. Tant que les lignes de fantassins s'affrontent les unes aux autres, cela fait des dégâts, mais c'est relativement modeste. Sur un terrain de combat avec les chevaux, cela permet l'intervention à tous les endroits du terrain. C'est une puissance tactique complètement développée.

Dans l'Antiquité, le cheval n'est pas du tout un symbole anodin. C'est le symbole de l'intelligence et de l'astuce humaine qui prend les meilleurs moyens pour exercer sa puissance. On voit déjà dans le livre de Zacharie, aux chapitres premier et sixième, on voit des chevaux et des chars, et là aussi les chevaux sont quatre. Pourquoi ? Parce que c'est l'extension, c'est le côté expansionniste des empires. Les chevaux signifient l'extension vers les quatre points cardinaux. Pour les auteurs bibliques, le cheval c'est cette idée que l'homme à un certain moment peut démultiplier une petite société, peut démultiplier sa puissance, et c'est de cette manière que se sont constitués les empires. Il suffit de lire l'histoire, d'une part les gens avaient des armées avec des cavaleries extraordinaires, et d'autre part, ils construisaient des routes pour assurer le service postal. Toutes les grandes causes politiques jusqu'à Denys Papin et sa machine à vapeur, se sont appuyées essentiellement sur la cavalerie. Aujourd'hui, cela fait partie des petits souvenirs.

Dans l'Apocalypse au moment où Jean contemple, et que l'ange commence à lui dévoiler les secrets de la vie du monde, que perçoit-il en premier lieu ? Au moment où il ouvre les sceaux du livre où est inscrit le destin de l'histoire de l'Église et de l'humanité, il voit d'abord les chevaux. Pourquoi ? Parce que quand on regarde l'histoire à l'époque de l'empire romain, dans les années quatre-vingt-dix où est rédigée l'Apocalypse, on voit l'étendue de l'empire romain. Quand on veut parler de cet empire on parle toujours de chevaux. Ces chevaux partent dans toutes les directions, avec des valeurs ambivalentes, parce que premier, le cheval blanc est purement et simplement une manifestation de puissance et de force militaire. C'est la parade sur les Champs Elysées le quatorze juillet ! Le cheval noir et le cheval verdâtre apportent la mort, la peste, le malheur. Cela montre bien la perspective dans laquelle l'auteur de l'Apocalypse présente l'histoire du monde. Qu'est-ce que le substrat de l'histoire du monde ? C'est une histoire de chevaux … c'est le fait que la puissance de l'homme, cette puissance d'expansion se déploie dans tous les sens.

Cela devait certainement poser question aux premiers chrétiens, car ils n'avaient aucun moyens, ils n'avaient pas de chevaux, et pourquoi l'empire romain qui était loin d'être philanthrope et d'une gentillesse extrême possédait-il tous les moyens ? Que veut dire ce chapitre ? Au moment où le Christ ouvre les sceaux, il prend la maîtrise de l'histoire mais il n'empêche pas les chevaux de courir, il n'empêche pas les empires d'exister, et il n'empêche pas le devenir historique des empires de se dérouler. Le Christ n'empêche pas l'histoire politique. Cette histoire de chevaux qui est la toile de fond de toute l'Apocalypse, est cette histoire permise par le Christ qui ouvre les sceaux, qui libère l'épanouissement de l'histoire : il va y avoir l'histoire des élus, de l'Église, l'histoire de ceux qui sont fidèles au nom du Christ. Voilà donc comment à travers un symbole vraiment tout simple et un peu énigmatique, c'est toute une vision de la vie du monde qui est révélée.

Ce qui est intéressant au début de ce livre de l'Apocalypse, avec les visions des sceaux qui s'ouvrent sur la destinée du monde qui est ainsi affichée, c'est que précisément Dieu n'anéantit pas l'histoire profane. Il n'empêche pas les chevaux de courir, il leur laisse au contraire libre cours.

Aujourd'hui, c'est encore la même chose. Il y a beaucoup de chevaux qui courent maintenant avec des armes beaucoup plus perfectionnées et des pouvoirs politiques plus astucieux et plus discutables, mais c'est toujours une histoire de chevaux : que va devenir la Chine, comment va se positionner l'Europe ? Ce sont toujours les mêmes chevaux de l'Apocalypse et dans ce déroulement-là s'inscrit l'histoire du salut. On peut recevoir de temps à autre un coup de sabot de cheval, ce n'est pas impossible. Mais au milieu de cela nous sommes, comme Jean l'expliquera au fur et à mesure que va se développer l'Apocalypse, les témoins de la puissance de la résurrection du Christ, devant ce déchaînement de la puissance des empires.

 

AMEN