Ap 4, 1-11 ; Lc 19, 410-48
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Obsèques de Jean Raspail

Moissac : Les vieillards de l'Apocalypse
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her Guy et chère Jacqueline, vous tous les amis et proches de Jean, et vous chers frères et sœurs, je voudrais simplement attirer votre attention sur un aspect de la première lecture, qui, (c'est un peu la répartition du calendrier liturgique, mais elle peut très bien convenir pour célébrer l'entrée de Jean dans le Royaume de Dieu), vous l'avez remarqué, c'est au début de l'Apocalypse, une sorte de grande mise en scène (pardonnez le langage cinématographique), du Paradis. Effectivement, saint Jean est le voyant, jusque-là il a reçu des messages, des lettres, et tout d'un coup, l'ange lui dit : "Viens que je te montre autre chose". A partir de ce moment-là, on monte d'un étage, puisqu'on monte au ciel, et l'auteur de l'Apocalypse est ébloui par ce qu'il voit.
Il faut savoir que ce texte est drôlement original. Pourquoi ? parce que quand vous lisez toute la littérature ancienne, quand on fait des descriptions de l'au-delà, c'est généralement prodigieusement ennuyeux. Que ce soit dans les descriptions des poèmes d'Homère, ou chez Platon, un peu plus tard, chez Lucien, l'au-delà c'est vraiment un endroit où les humains vivent au rabais. Plus exactement, les humains se survivent à eux-mêmes. Alors qu'ils ont mené une vie extrêmement brillante, ils se sont défoncés sur la terre, là, tout d'un coup, quand on arrive dans l'au-delà, pour les païens, on a perdu tous ses moyens. C'est une vie au ralenti, on n'est plus que l'ombre de soi-même, c'est ce que dit Achille quand Ulysse va lui rendre visite aux enfers. Bref, C'est triste, sombre, froid, sans âme, c'est le cas de le dire.
Or précisément, le livre de l'Apocalypse de ce point de vue-là renouvelle complètement la vision des choses. Il y avait bien eu quelques pressentiments dans l'Ancien Testament, mais là, Jean va nous montrer un au-delà qui est tout le contraire. Pour lui c'est la réjouissance et la fête, et cela va donner par la suite des chefs-d'œuvre littéraires extraordinaires comme la Divine Comédie de Dante, je ne vous donne pas de détails. Il va y avoir toute une littérature qui se situe dans l'au-delà, mais c'est l'Apocalypse qui donne le ton. Pourquoi ? Parce qu'elle inverse complètement les valeurs. Les hommes croyaient que la vie dans l'au-delà c'était finalement une sorte de déchéance, qu'il n'y avait plus beaucoup de choses à expérimenter. Ce qu'on avait vécu sur la terre était la part qu'on avait reçue, et le reste n'était qu'un tout petit supplément dans lequel on se languissait en attendant je ne sais pas quoi.
Ici au contraire, Jean nous dit : on arrive dans le Royaume, on entre dans une fête. Le moment même où l'on entre, Dieu est là et tout autour de lui il y a tous ces hommes, les vieillards qui jettent leurs couronnes, après il y aura les martyrs qui s'avancent vêtus de robes blanches, et il y aura tous ceux qui sont entrés et qui se sont purifiés par l'épreuve dans le sang de l'Agneau, et tous les baptisés, et finalement, les 144.000 dont on parlait il y a deux jours lors de la Toussaint. Ici, c'est l'inverse. C'est la première fois qu'on ose décrire le moment où tout bascule, où tout va au lieu d'aller vers une sorte de ralentissement, une vis sous éteignoir, on s'avance vers une vie qui s'épanouit, qui grandit. Ce sont les premiers grands textes où l'on nous décrit la mort comme une entrée dans la fête. Ces vieillards qui jettent les couronnes, ce sont des vieillards, normalement, ils ont de l'arthrose, ils sont courbatus, ils ne devraient pas pouvoir se lever en jetant les couronnes, et là, au contraire, ils sont là tous en pleine forme, ils acclament l'Agneau, ils acclament Dieu, c'est vraiment extraordinaire.
C'est pour cela que les mœurs funéraires ont changé. Chez les grecs et chez les romains, on payait des pleureuses, et depuis dans le christianisme, on célèbre les funérailles. C'est tout autre chose. Ce n'est plus simplement le deuil d'avoir perdu quelqu'un mais c'est cette conscience vie que cette personne qui nous a quitté, tout à coup est comme boustée intérieurement et rentre au diapason de la fête du Royaume.
Je crois qu'on ne pouvait pas choisir un plus beau texte pour Jean au moment même où il nous a quitté, et le Seigneur dans sa miséricorde et dans sa bonté est venu le prendre par la main et il lui a dit : "viens, que je te montre la Jérusalem céleste et tu vas découvrir ce sens profond de la vie que j'ai préparé pour toi, tu vas découvrir cette joie et cette allégresse. Toi aussi tu vas jeter devant le trône de l'Agneau ta couronne, toi aussi tu vas entrer dans cette danse de la résurrection, de mon salut et de ma lumière. Qu'au cœur même de la tristesse que nous sentons tous au fond de notre cœur, que ce soit quand même cette espérance de la Jérusalem céleste, de cette grande fête autour du Dieu sauveur qui soit le moteur profond de notre prière, de notre confiance et de notre espérance.
AMEN