LE VAINQUEUR

Ap 2, 18-29

(5 novembre 1985)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

 

Auxerre : Le Cavalier vainqueur 

L

e langage de ces lettres qui sont dictées à saint Jean pour qu'il les écrive à différentes Églises d'Asie Mineure peut nous paraître quelque peu hermétique. De fait, ces lettres font allusion à des circonstances très précises que nous ne connaissons pas très bien. Il y a quand même dans ces sept lettres quelque chose de très significatif, c'est qu'à la fin, il s'agit toujours d'un vainqueur. A l'Église d'Ephèse : "Au vainqueur, je ferai manger de l'arbre de vie." A l'Église de Smyrne : "Le vainqueur n'a rien à craindre de la seconde mort." A l'Église de Pergame : "Au vainqueur je donnerai de la manne cachée et un caillou blanc où sera inscrit son nom." A l'Église de Thyatire : "Le vainqueur, celui qui restera fidèle à mon service, je lui donnerai pouvoir sur les nations." A l'Église de Sardes : "Le vainqueur sera vêtu de blanc." A l'Église de Philadelphie : "Le vainqueur, je le ferai colonne dans le temple de mon Dieu, je graverai sur lui le nom de mon Dieu et le nom de la cité de mon Dieu, la Jérusalem Nouvelle." A l'Église de Laodicée : "Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon trône, comme Moi-même après ma victoire, j'ai siégé avec mon Père sur son trône."

       Qui dit vainqueur dit d'abord quelqu'un qui a été un lutteur, un combattant. Ici il s'agit évidemment de la figure du Christ d'abord, Lui qui est la manne cachée révélée dans le pain de vie, Lui qui est le nom nouveau donné à chaque disciple au moment de son baptême. Lui qui n'a rien à craindre de la mort terrestre, puisqu'Il sait que, dans la force de l'Esprit, Dieu Le ressuscitera au troisième jour. Lui à qui le Père a donné de siéger sur son trône, Lui qui est la colonne du Temple, c'est-à-dire le fondement de l'Église Nouvelle. Le Vainqueur, c'est le Christ dans sa Pâque, après son combat contre les forces du mal, contre Satan en personne, depuis les tentations au désert, et contre toutes les multiplications de ces forces du mal qui veulent, d'une façon ou d'une autre, s'opposer à l'établissement et à la manifestation de sa Victoire sur la mort et le péché.

       Mais le Vainqueur, c'est aussi tous ceux qui sont du Christ, tous ces fidèles et évêques en tête, des Églises d'Asie Mineure qui sont entraînés d'une façon ou d'une autre dans une lutte, dans un combat. Un combat contre l'hérésie, un combat contre tout ce qui serait complicité avec les forces du mal, quelle que soit la façon dont elles peuvent se manifester et attirer ces Églises dans la mouvance de leurs hérésies ou de leur complicité avec le mal. Ceci nous rappelle que, si un jour nous sommes vainqueurs, et nous ne le sommes pas encore de façon achevée, nous ne serons pas vainqueurs sans combat, sans lutte, sans entrer d'une façon ou d'une autre dans l'agonie. L'agonie qui n'est pas pour l'Ecriture les dernières minutes ou les dernières heures précédant la mort, mais qui est précisément le combat de chaque heure et de chaque minute contre les forces du mal. Or ces Églises d'Asie Mineure se retrouvent quelques dizaines d'années après leur évangélisation dans une situation de faiblesse car elles sont ébranlées par des forces extérieures qui pénètrent à l'intérieur et qui sont cause de divisions ou de négation des valeurs essentielles de la foi ou de l'homme.

       Et bien, au vainqueur le Christ donnera ce qu'Il a reçu Lui-même au jour de sa Résurrection. Il donnera de siéger sur le trône du Père, Il donnera d'être nourri au banquet des noces éternelles, Il donnera ce nom nouveau de la Cité Nouvelle, Jérusalem, etc … Mais en s'adressant à ces Églises au nom du Seigneur, saint Jean leur rappelle que la condition chrétienne est un combat, un combat permanent. On ne peut pas accéder à la victoire sans courir les risques de la victoire, sans être prêt un jour ou l'autre à donner sa vie pour cette victoire. Et nous savons que, de toute façon, il n'y aura pas de victoire à la manière de celle du Christ sans destruction, sans anéantissement de ce que nous sommes aujourd'hui, sans mort.

       Alors, pour reprendre ce que Jean disait a l'Église de Thyatire : "Au vainqueur celui qui restera fidèle à mon service jusqu'à la fin, je donnerai pouvoir sur les nations, je lui donnerai l'Etoile du Matin." Dans la Bible, l'étoile du matin est un symbole de puissance. Ici elle évoque non seulement le Christ, "Étoile du Matin de Pâque" qui annonce et amène un jour nouveau, mais elle évoque aussi cette glorification du chrétien associé au Christ Ressuscité, après avoir accepté d'être associé à son combat, à son agonie et à sa mort. C'est en cela qu'il faut rester ferme, c'est à cela qu'il faut rester fidèle. Notre fidélité ce n'est pas d'être en permanence devant le Christ de façon parfaite, car à cause de notre péché, de notre faiblesse, nous ne le pouvons pas. Mais notre fidélité c'est de revenir sans cesse sur cette terre ferme et solide qui est le Christ vivant, qui est le Christ, terre des vivants. A cause de notre péché, nous succombons aux tentations, mais notre fidélité c'est de croire que le Christ, Lui, demeure ferme et fidèle au combat qu'Il est venu mener contre le mal et qu'Il continue Lui-même de livrer en nous, avec notre collaboration pour qu'un jour nous puissions être vainqueur avec Lui, sur son trône, avec son Père dans la vie éternelle.

       AMEN