LA PROPHÉTIE

Ap 4, 1-11

(12 novembre 1988)

Homélie du Frère Michel MORIN

C

e texte de l'Apocalypse est le premier passage qui ouvre la deuxième partie de ce livre dont la première partie est essentiellement consacrée aux "lettres aux Églises" d'Asie mineure. Cette seconde partie dite "des visions prophétiques" demande une introduction. Il faut bien s'entendre sur le mot "prophète", "prophétique" qui est un mot complètement piégé, usé aujourd'hui à tort et à travers, et il ne veut plus rien dire. Et cela même, hélas, dans le langage chrétien des journalistes ou d'autres prédicateurs ou écrivains.

       Dans la Bible et dans la tradition chrétienne, le terme de "prophétie" ne désigne pas d'abord ce qui doit arriver demain, par rapport à ce qui est aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'un avenir dont il faudrait scruter, inventer, la réalité. Le prophète n'est pas celui qui annonce ce qui va arriver, dans l'ordre événementiel de l'histoire. Dans la Bible et dans la tradition chrétienne, la prophétie n'est pas une "vue horizontale" des choses ou des événements. Elle est essentiellement, d'abord et avant tout, une "vision verticale". C'est pour cela d'ailleurs que "la voix" invite l'auteur de l'Apocalypse à "monter". "Monte ici, que je te montre ce qui va arriver !" Monte ici pour pouvoir voir, non seulement ce qui va arriver demain, mais ce qui est en gestation, ce qui arrive déjà, ce qui est.

       Le prophète, et ce fut le cas pour ceux de l'Ancien Testament comme du Nouveau Testament, et peut-être pourrait-on étendre cette notion à ceux qui voudraient être prophètes aujourd'hui (Dieu les en garde d'ailleurs !), c'est celui qui peut voir les choses du plus haut, avec altitude, car ce n'est que de ce "point de vue-là" que l'on pourra en saisir la réelle profondeur. Tout autre point de départ de vision, d'explication, de compréhension des choses, reste à l'horizon de notre regard, et donc ne saisit qu'une réalité extrêmement partielle, et souvent fausse, des choses, des êtres, du monde et du sens de l'histoire.

       Or le point culminant de la vision du prophète c'est d'abord la réalité de Dieu. Dieu "qui est, qui était et qui vient !" Celui dont les anges chantent : "Saint ! Saint ! Saint !","Celui qui doit recevoir la gloire, l'honneur et la puissance." Une vision prophétique c'est "voir", dans la lumière de l'existence de Dieu. Et de voir quoi ? Les réalités telles qu'elles sont. Telles qu'elles sont c'est-à-dire non pas telles qu'elles sont aujourd'hui, présentement. Mais telles qu'elles existent, depuis toujours et pour toujours, par l'effet de l'acte créateur permanent de Dieu. Car ce Dieu que l'on reconnaît comme devant recevoir gloire, honneur et puissance, est tout de suite désigné comme le Créateur de l'univers : "par ta volonté, il est créé !"

       Dans le livre de l'Apocalypse, comme dans l'Ancien Testament, comme dans la réflexion de l'Église d'aujourd'hui, la prophétie c'est essentiellement cela. Et lorsqu'on se situe en dehors de cette perspective descendante de notre vision, celle qui vient de Dieu, comme Créateur et Rédempteur, comme commencement et fin de l'histoire, lorsqu'on se situe en dehors, on ne peut pas comprendre les prophéties ni, à plus forte raison, en exercer quelque ministère.

       Cette vision prophétique verticale, où la lumière nous vient d'en haut, et parce qu'elle vient d'en haut peut pénétrer les profondeurs de ce que nous sommes, de ce à quoi nous sommes destinés, de ce qu'est le monde et ce à quoi il est destiné, cette vision verticale est, au fond, la contrepartie de ce que l'homme d'aujourd'hui veut être. L'homme d'aujourd'hui est un homme qui veut être seul, qui veut absolutiser ce qu'il est. Il ne veut pas se référer à un ordre créationnel. Par le fait même, il perd son origine et le sens de son histoire, c'est-à-dire sa finalité. Et quand il regarde son présent, il ne sait plus ni qui il est, ni où il va, ni ce qu'il faut faire des choses qui lui ont été données. Il érige sa conscience comme le seul lieu pour créer ses valeurs, et sa liberté comme seul exercice pour accomplir ce qu'il veut.

       La réalité prophétique de la Bible, de l'enseignement de la Tradition de l'Église, au fond, va contre cette vision de l'homme, cette vision du "surhomme" qui exclut toute dimension transcendantale et donc non seulement se trouve perdu, mais perd son humanité dans une dimension purement horizontale. C'est pour cela que la lecture, la méditation de ces textes de l'Apocalypse, de ces textes de "vision prophétique" est absolument capitale pour comprendre ce que nous sommes et ce vers quoi nous allons, non pas à partir de nos situations, de nos psychologies, voire de nos sentiments ou de nos rêves, mais à partir de notre origine qui est au-dessus de nous, ou si vous voulez, au plus profond de nous, mais de toute façon, dans une dimension verticale et transcendantale.

       C'est le propre de la fin de l'année liturgique de nous "faire monter" jusqu'à "ce lieu où Dieu réside et où Il nous attend" pour nous faire comprendre que notre destinée, c'est de participer, un jour, à ce chant de louange des anges : "Saint ! Saint ! Saint ! le Dieu trois fois saint !" car Lui seul est, était et vient. Il est Lui-même cette prophétie sans laquelle nous ne pouvons pas comprendre ce que nous sommes et vers qui nous allons.

     AMEN