ÊTRE COLONNE

Ap 3, 7-13

(12 novembre 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Delphes : défiant les siècles

M

on retour est proche", dit Jésus dans l'Apocalypse. "Le vainqueur, je le ferai colonne dans le temple de Dieu." La colonne c'est le symbole de la force, de la solidité, de ce qui est capable de se tenir et de tenir les autres. Le retour du Christ, dans sa proximité, fera de nous une colonne, mais, Il le dit Lui-même, le creuset dans lequel cette colonne va être taillée c'est celui de la Pâque, de la mort et de la résurrection. L'ange de l'Apocalypse dit : "Je graverai sur lui le Nom de Dieu" et le nom de Dieu c'est le nom de la Cité, la Jérusalem, et en même temps c'est un nom nouveau. La Jérusalem et le nom nouveau sont des expressions qui ont rapport avec la Pâque du Christ, avec sa souffrance, avec sa passion, avec sa mise au tombeau et ce renouvellement de tout son corps, de toute son humanité, dans l'Esprit Saint de la Résurrection.

       C'est à cela que chacun d'entre nous nous sommes destinés, à être taillés dans la fragilité de notre vie humaine, pour devenir une colonne dans la construction de ce temple nouveau qu'est la Jérusalem céleste. Nous célébrons aujourd'hui la mort d'un évêque persécuté à cause de sa foi, et lorsque nous célébrons une telle figure nous savons que c'est dans l'extrême de la fragilité humaine, c'est-à-dire la perte de la vie humaine, que la colonne est bâtie, colonne du témoignage de la foi, colonne qui va prendre sa place dans la résurrection pour la construction de l'Église du ciel. Lorsque nous célébrons la mort de l'un ou de l'une d'entre nous, c'est la même chose que nous célébrons. C'est le moment où quelqu'un accepte sa fragilité suprême, c'est-à-dire de n'être rien, d'abandonner tout ce que l'on a, même si on estime que l'on est peu, très peu. C'est ce moment où cette fragilité va se manifester de façon tellement forte, tellement dense qu'il n'en restera rien aux yeux humains. Mais c'est à ce moment-là aussi que, dans le mystère de la mort et de la résurrection, Dieu fait de ce baptisé une colonne qui va prendre sa place pour solidifier, pour construire, pour grandir l'Église du ciel.

       Nous sommes continuellement affrontés à ce mystère de l'extrême fragilité, de la souffrance et de la mort. Et peut-être qu'il en faut parmi nous qui portent, tout au long de leur vie et dans leur chair, cette souffrance et cette fragilité. Nous nous croyons tous très forts. Il en faut parmi nous qui nous rappellent que nous sommes très faibles, très fragiles, et que là où nous mettons notre force, ce n'est en tout cas que ce qui ne restera pas, qui ne durera pas. Ce n'est que le passager, le provisoire. Et au cœur de l'Église, les malades nous rappellent que nous portons tous, dans notre cœur par notre péché, et dans notre chair par notre fragilité, cette faiblesse, cette extrême faiblesse que Dieu attend que nous lui donnions pour faire de nous une colonne dans le temple nouveau.

       Saint François de Sales aimait à dire : "Devant Dieu, je préfère être infirme et faible que fort, parce que les forts Dieu les prend par la main, mais les infirmes et les faibles Il les porte dans ses bras !" Ceux qui, parmi nous, portent dans leur cœur, dans leur corps cette infirmité, cette fragilité sont le signe d'une tendresse de Dieu pour ceux qui sont petits, faibles. Et c'est souvent ainsi qu'il nous faudrait ouvrir les yeux lorsque nous les rencontrons. Cette fragilité, elle est la nôtre, elle est la vôtre, elle est la mienne, même si nous ne sommes pas malades dans notre corps. C'est la fragilité de notre finitude, c'est la fragilité de notre pauvreté, c'est la fragilité de ce que nous nous cachons ce que nous sommes vraiment, ce que nous cachons derrière nos masques, derrière nos visages, derrière nos fausses figures.

       Oui, la mort de l'un d'entre nous nous rappelle que, pour Dieu, ce qui compte ce n'est pas ce qui se voit, mais c'est le cœur, ce qui est intérieur, ce qui se vit à l'ombre de l'intériorité et de l'intimité. Nous accompagnerons dans notre prière celle qui vient de nous quitter, mais nous lui demanderons aussi d'ouvrir notre cœur au véritable sens de la fragilité que nous portons en nous pour qu'au jour ou, dans la proximité immédiate du Seigneur, nous puissions, nous aussi, nous abandonner totalement pour qu'Il puisse nous prendre dans ses bras et nous y garder pour l'éternité.

       AMEN