L'EPOUSE DIT : VIENS !
Ap 22,1-7+16-17+20-21
(27 novembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e passage sur lequel je voudrais réfléchir avec vous ce matin est un des plus beaux du livre de l'Apocalypse, un texte que nous entendons souvent, le verset 17 du chapitre 22 : "L'Esprit et l'Épouse disent : viens ! Que celui qui entende dise : viens ! et que l'homme assoiffé s'approche, que l'homme de désir reçoive l'eau de la vie."
C'est un texte admirable car, dans le contexte de la fin de l'Apocalypse, c'est-à-dire dans le contexte de la rencontre définitive du Seigneur Ressuscité avec son Église, est ainsi manifesté ce que veut dire notre existence d'hommes libres. De la même façon que, tout au début de la Bible, l'homme est créé à la ressemblance de Dieu, c'est-à-dire dans cette liberté qui le rend semblable à Dieu, ici nous voyons, au dernier moment, l'accomplissement définitif de cette liberté filiale donnée dans le jaillissement de la création spirituelle que ce soit l'ange ou l'homme.
Cette liberté, c'est celle de l'homme de désir, c'est celle de l'épouse, c'est-à-dire de cette humanité qui est faite pour Dieu, comme l'épouse vit pour son époux. C'est-à-dire de cette liberté qui, lorsqu'elle s'interroge sur elle-même et simplement à partir d'elle-même, ne trouve pas la raison pour laquelle elle a été créée et qui, cependant, se pose la question : "Pourquoi suis-je là ?" Elle ne sait pas pourquoi, mais elle se pose la question. Et cette liberté de l'homme, telle qu'elle est sortie des mains de Dieu, cette liberté qui sait qu'elle ne tient pas en elle-même sa propre réponse mais qui sait en même temps qu'elle veut absolument une réponse, c'est la liberté de l'homme de désir, elle est orientée vers une sortie de soi, cette liberté, lorsqu'elle est saisie par l'Esprit, comme l'Épouse est saisie par l'Esprit à la fin de l'Apocalypse, se met à crier : "viens !"
C'est dire qu'à ce moment-là la liberté de l'homme, de toute créature, de tout homme créé à l'image de Dieu, lorsque cette liberté est investie de la présence de Dieu, elle devient appel de Dieu. Dans sa soif, elle commence à savoir, à pressentir où est la source qui pourra étancher cette soif. C'est cela exactement le sens de notre vie de baptisé. Quand nous sommes baptisés, notre liberté humaine, qui jusque-là ne savait pas exactement où elle allait, tout d'un coup reçoit le pressentiment, l'orientation fondamentale de son désir, de sa capacité de se donner et devient capable de le formuler dans ce petit mot "viens". C'est en cela que tient la liberté des chrétiens, de ceux qui ont la certitude, par l'Esprit qu'ils peuvent dire à Dieu : viens !
La plupart du temps, nous pensons que c'est`nous qui allons à Dieu, ce n'est pas tout à fait vrai. Depuis que le Christ est venu, Il nous a montré que Dieu n'avait qu'un désir et que c'était précisément que Lui se déplace. C'est pour cela que nous croyons en une Révélation, c'est-à-dire en un Dieu qui fait le premier pas, en un Dieu qui vient à nous. Et depuis que les disciples ont réalisé que "Dieu venait à eux", que ce soit dans l'Incarnation, que ce soit dans la Résurrection où Il a été "vu" par les disciples, depuis tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, sont touchés par la grâce filiale, tous ceux dont la liberté est habitée par l'Esprit de Dieu, tous, nous sommes invités à crier : "viens !" car tous nous portons, au cœur même de notre liberté, la certitude que Dieu peut venir. Et c'est cela qui était la grandeur de l'existence chrétienne.
S'il y a des chrétiens dans le monde c'est simplement parce qu'ils sont capables, par des gestes simples, partager le pain, vivre la charité, vivre le mystère de leur propre liberté intérieure et l'amour des frères dans leur propre liberté intérieure, à travers ces gestes les plus modestes nous sommes rendus capables d'exprimer cette certitude : Oui que le Seigneur vienne ! "viens, Seigneur Jésus !'' Il n'y a désormais aucune autre raison de vivre. Désormais, tout ce que nous faisons peut devenir ce cri où l'Esprit se joint à notre esprit pour dire : "Père, envoie ton Fils ! Fais qu'Il vienne pour rassembler ce monde !" C'est une des très belles invocations de la liturgie byzantine que nous avons introduite dans la Messe de Rangueil après la consécration : "Que vienne ta Grâce ! Que ce monde passe ! Et tu seras tout en tous.
"Que vienne ta grâce !" D'une certaine manière, elle est déjà venue, c'est l'Esprit qui a investi la liberté de chaque croyant, mais "Que ce monde passe !" Pourquoi ? Pour que Tu sois "tout en tous" ! C'est la certitude même que ce monde n'a pas à durer pour lui-même, mais que, investi de la présence de Dieu dont nous possédons déjà les prémices, ce monde peut subsister éternellement dans le cœur même de Dieu. Et ce sera le Royaume de Dieu.
AMEN