AU VAINQUEUR, JE DONNERAI

Ap 2, 12-17

(6 novembre 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Le caillou blanc

N

ous lisions tout à l'heure l'une des sept lettres par lesquelles s'ouvre le livre de l'Apocalypse, lettre adressée à Pergame. Comme les six autres, cette lettre se termine par une promesse du Seigneur au vainqueur, à celui qui sera vainqueur dans les combats de ce monde : "Au vainqueur je donnerai de la manne cachée, je lui donnerai aussi un caillou blanc portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit."

        Trois éléments donc dans cette promesse, éléments qui se retrouvent dans les autres lettres. Ainsi à l'Église d'Éphèse il était promis que "le vainqueur mangerait de l'Arbre de vie placé dans le paradis de Dieu." Il y a donc un rapport entre la manne cachée et le fruit de l'arbre de vie placé dans le paradis. Il s'agit donc d'une nourriture eschatologique, de la nourriture du paradis. Et cette nourriture évoque l'Exode. Comme la manne, c'est la nourriture qui descend du ciel, qui vient de Dieu, c'est une nourriture pour le temps de la détresse, la traversée de ce monde. Et cette manne est cachée, donc c'est une nourriture mystérieuse, sécrète, une nourriture du cœur, une nourriture intérieure. Dieu nous promet de nous donner de la force, c'est cela le sens de la nourriture, à notre vie, de nous soutenir tout au long de notre marche dans ce monde qui ressemble au désert de l'Exode. Cette nourriture vient de Lui, c'est une nourriture spirituelle qui nous conduit jusqu'au paradis, puisqu'elle vient de cet arbre planté dans le paradis. L'arbre du paradis pour nous c'est l'arbre de la croix qui a pour fruit le Christ. C'est le Christ Lui-même qui est cette nourriture que nous donne l'arbre du paradis. C'est pourquoi cette manne cachée c'est l'eucharistie, nourriture pour ce temps d'exode et pour le paradis, nourriture de la béatitude éternelle, car cette chair du Christ, que nous mangeons et qui fait que nous devenons membres du corps du Christ, prépare notre propre chair à la Résurrection.

       Avec la manne cachée nous est promis "un caillou blanc". Un caillou c'est-à-dire une pierre, quelque chose de solide de fort, qui n'est pas friable ni fragile. Et dans d'autres lettres le Christ s'est présenté comme celui "qui a des pieds en airain précieux", ces pieds solides, forts, sur lesquels il est établi de façon permanente. Et Il veut nous faire participer à cette permanence en nous donnant ce caillou gravé. C'est signe de victoire, et la couleur blanche c'est la couleur de la Résurrection. C'est pourquoi dans la lettre à l'Église de Sardes il nous est promis que "le vainqueur sera revêtu de blanc". Et ailleurs il est dit que "le vainqueur sera colonne dans le Temple de Dieu", autre promesse de stabilité, de force. "Le vainqueur siégera avec le Christ sur son trône" comme Lui-même, après sa victoire s'est assis sur le trône de son Père. Nous sommes donc appelés ici à une victoire, à cette victoire qui est celle de la vie sur la mort, de la Résurrection sur le tombeau, de la lumière sur les ténèbres, lumière symbolisée par la couleur blanche. C'est une participation à la victoire du Christ. De même que nous mangeons la chair du Christ dans l'eucharistie, de même que cette chair du Christ ensemence notre propre chair en vue de la Résurrection, de même notre chair est déjà promise à cette Résurrection, et déjà s'ébauche en nous le commencement de cette victoire.

       Enfin sur ce caillou blanc "sera gravé un nom nouveau". Dans la lettre à l'Église de Philadelphie il est dit du vainqueur : "Je graverai sur lui le nom de mon Dieu et le nom de la Cité de mon Dieu, la Nouvelle Jérusalem, et le Nom nouveau que je porte". Il y a donc d'abord l'entrée dans le mystère de Dieu car, pour la Bible, le nom est une présence symbolique mais réelle de celui qui le porte. Connaître le nom de quelqu'un c'est pénétrer à l'intérieur de son mystère propre. Porter gravé sur soi le nom de Dieu c'est entrer dans la connaissance de son mystère. Et le nom de la nouvelle Jérusalem signifie le mystère de l'Église. Et le nom nouveau que porte le Christ c'est le nom de sa Résurrection. Donc, en participant à la vie du Christ par l'eucharistie, en nous préparant à entrer, nous aussi, dans sa Résurrection, nous entrons dans le mystère du Christ qui nous fait connaître le mystère de Dieu, le mystère du Père, le mystère de l'Église. Et tout ceci devient notre propre révélation. C'est pourquoi nous portons, nous aussi, un nom nouveau qui est la transformation de notre être, le renouvellement de ce que nous sommes. Notre personne est renouvelée, vivifiée en profondeur. C'est ce qui se passe dans le baptême où nous recevons notre nom d'éternité qui est le commencement et le résumé de ce que sera notre réalité nouvelle, notre vie nouvelle. "Ce nom nouveau, personne ne le connaît sauf celui qui le reçoit" parce que c'est précisément le mystère de ce que nous sommes, le mystère profond de notre être. Et ce mystère, personne ne peut le pénétrer, même pas nous. Seul Dieu connaît le mystère du fond de notre cœur.

      Dans la lettre à l'Église de Sardes il est dit : "Ce nom ne sera pas effacé du Livre de vie." C'est donc un nom à la fois nouveau et éternel, une réalité profonde de nous-même qui est promise à l'éternité.

       Voilà ce qui, à travers les chrétiens de l'Église de Pergame, nous est promis par le Christ. En vivant de sa vie, en mangeant sa chair, nous nous assimilons au Christ, et la force de sa résurrection jaillit en nous. Et cette force nous renouvelle de fond en comble et cette force nous crée à nouveau, nous récrée dans une personnalité nouvelle, une personnalité qui est notre Nom nouveau et qui est celle de notre éternité.

       Rendons grâces au Seigneur pour ce renouvellement qu'Il établit en nous chaque jour, par la grâce du baptême et la grâce de l'eucharistie. Soyons fidèles à connaître son mystère pour être ainsi véritablement des hommes nouveaux.

       AMEN