LA PROSTITUÉE FAMEUSE

Ap 17, 1-7+9 b+18

(14 novembre 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

'Apocalypse nous présente aujourd'hui une prostituée, la grande maîtresse des prostituées de la terre qui est à la fois une femme splendide "revêtue d'écarlate et de pierres précieuses, d'or et de perles", qui "tient dans sa main une coupe en or" et qui, en même temps se saoule non pas de vin, mais du sang des martyrs, du sang des saints, du sang des disciples de Jésus. Cette prostituée est tout à la fois une femme, une ville "la grande cité, celle qui règne sur tous les rois de la terre". Elle est aussi un mystère. Son nom est un nom symbolique "Babylone" résumé de tous les oppresseurs d'Israël à travers l'Ancien Testament. Les rois de Babylone ont déporté, persécuté le peuple d'Israël à plusieurs reprises. Et en même temps il nous est dit que le mystère de cette ville c'est qu'elle est "assise sur sept collines" ce qui est une manière à peine voilée de désigner la ville de Rome. Par conséquent cette grande prostituée qui se saoule du sang des martyrs c'est Rome, Rome la ville de l'Empire romain, la capitale du monde connu à l'époque de Jésus, Rome la puissance terrestre par excellence, Rome dont effectivement plusieurs empereurs ont persécuté des milliers et des milliers de chrétiens, qu'il s'agisse de Néron, qu'il s'agisse de Domitien, de Dioclétien ou de Dèce pour ne parler que des plus importants parmi ces empereurs qui ont persécuté. Rome est donc comme le résumé, le symbole de ce monde dans son hostilité à l'égard de l'Église, à l'égard du Christ et de ses disciples. Rome qui est le lieu où Pierre et Paul, les apôtres par excellence, ont eux aussi versé leur sang. Ils ont été parmi les premiers martyrs, victimes de cette ville de Rome et ils sont les témoins dont nous parle l'Apocalypse qui sont "mis à mort sur la place de la grande cité" mais qui sont "enlevés aux cieux par la force et la puissance de Dieu qui les remet debout", qui les ressuscite. Pierre et Paul résument en eux toute la souffrance de l'Église en face de cette ville de Rome, Pierre et Paul dont le sang a transfiguré le destin de cette ville.

       Cette ville qui était l'ennemie du Christ, cette ville qui se saoulait du sang des martyrs, cette ville qui était le résumé de toutes les prostitutions du monde, de toutes les richesses, de tous les blasphèmes, cette Rome est devenue le lieu de Pierre, de l'épiscopat de Pierre et de Paul, elle est devenue le centre de la chrétienté. Et pour nous, Rome, aujourd'hui, c'est la ville éternelle, la ville des villes, c'est le lieu où toute la chrétienté se rassemble. C'est elle qui "préside à la charité de toutes les Églises" répandues à travers le monde.

       C'est cela le miracle de la prédication évangélique que la prostituée soit devenue la "mère de toutes les Églises", que le lieu où étaient mis à mort les disciples du Christ soit devenu le lieu où se rassemblent les disciples dans le symbole de leur unité, puisque Rome est bien l'endroit où tous les disciples de Jésus trouvent cet amour qui les unit, cette universalité, cette catholicité qui fait que l'Église a mission de s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre, Rome étant comme le centre de cette terre chrétienne.

       L'histoire est le témoin de ce miracle qu'a opéré la prédication de l'évangile. Et d'une certaine manière ceci est symbolique de toute l'histoire, de toute la destinée de l'Église. Cette Église qui est l'Épouse du Christ, cette Église qui est la Bien-aimée dont la même Apocalypse nous dira qu'elle est la Jérusalem céleste, la cité du Dieu vivant, cette Église a d'abord été la prostituée assise au bord des eaux. L'Église c'est le rassemblement des pauvres et des pécheurs, des blasphémateurs, des persécuteurs. C'est le rassemblement de tous ces hommes et des femmes qui, d'une manière ou d'une autre, ont renié le Christ, ont refusé le Christ par leurs péchés. Et à côté de ces péchés il y a aussi tous ces péchés qui remplissent notre cœur et qui ne sont pas nécessairement moins graves. Tous ces péchés d'indifférence, d'égoïsme, d'inattention au mystère de Dieu tous ces péchés qui nous rendent imperméables à l'amour, qui nous renferment sur nous-mêmes et qui finalement font que notre vie est une injure à Dieu parce qu'elle est dépourvue de ce qui est le mystère même de Dieu, le mystère de son amour. C'est le rassemblement de ces pécheurs qui fait l'Église, et qui fait l'Église, Épouse du Christ, témoin du Christ, qui fait l'Église celle qui témoigne de l'amour de Dieu et de l'amour de Dieu communiqué au cœur des hommes pour transformer ce cœur fermé, ce cœur de pierre entouré d'une carapace, en cœur de chair comme l'annonçait déjà le prophète Ézéchiel.

       Le miracle de l'évangile, le miracle de l'Église, il suffit de nous regarder nous-mêmes pour en avoir l'évidence. Le miracle c'est que nous ne sommes rien et nous devenons tout. Nous sommes sans espérance, sans amour, sans signification et nous devenons l'Épouse du Christ, remplie de sa splendeur, non plus de la splendeur fallacieuse de l'écarlate et des pierres précieuses, mais de cette splendeur qui est la lumière de Dieu, cette lumière qui se fait jour à travers toutes nos pauvretés et qui transfigure notre existence individuelle mais aussi collective, communautaire. Car ce mystère n'est pas seulement le mystère de chacun d'entre nous, mais c'est le mystère de la communauté que nous formons.

        Alors, soyons sensibles à cette action transfigurante de Dieu. Soyons capables de reconnaître en nous notre pauvreté, notre péché parce que plus nous serons conscients de notre indignité, plus transparaîtra, d'une façon fulgurante, la force et la puissance et l'amour de Dieu. Car la puissance de l'amour de Dieu n'est pas seulement une puissance qui récompense ceux qui en seraient dignes, mais c'est une puissance qui transforme ceux qui n'en sont pas dignes, et personne d'entre nous n'est digne de cette splendeur de Dieu, et pourtant, tous, nous y sommes appelés et tous, déjà, nous en sommes revêtus, et tous, déjà, nous en sommes comblés. Alors rendons grâces à Dieu pour cette action merveilleuse qu'Il opère en chacun de nous, qu'Il opère dans le monde, qu'Il opère dans son Église. Rendons grâces à Dieu car, avec rien, Il fait ce qui est son égal, c'est-à-dire cette Épouse bien-aimée, cette humanité divinisée par la grâce transfigurante de Dieu.

 

     AMEN