SUIVRE L'AGNEAU PARTOUT OU IL VA

Ap 14, 1-7

(16 novembre 1995)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Fontenay : L'Agneau vainqueur

C

e que nous avons entendu dans l'évangile peut nous poser quelques questions, notamment la dernière phrase. Thomas d'Aquin dit que tout prend sens de sa fin et Jésus nous dit là, dans une parabole, sachant que la parabole est souvent à appliquer à ce que Jésus veut faire comprendre de lui-même : "que l'on amène mes ennemis, ceux qui n'ont pas voulu de Moi comme Roi et qu'on les égorge".

        Si on prend sens réellement de cette phrase, elle est assez bouleversante et elle devrait nous faire peur car en somme on peut dire qu'effectivement il y a des ennemis du Christ, que parfois par notre propre péché nous devenons ennemis de Dieu et que dans ces cas-là, ce qui nous attend, c'est que nous n'avons pas voulu reconnaître la suprématie de Dieu sur nous et qu'il ne nous reste plus qu'à être égorgés en présence de Celui que nous n'avons pas voulu comme roi. La première lecture, c'est-à-dire celle de l'Apocalypse, aussi bien que la lecture de l'évangile axent à mon avis sur un point important : la volonté, la volonté soumise à un Autre, à quelqu'un.

        Dans le Livre de l'Apocalypse, ceux qui sont vierges, qui ne se sont pas souillés avec les femmes, suivent l'Agneau partout où Il va. C'est déjà difficile à comprendre, il faudrait faire tout un historique, d'abord du langage apocalyptique, puis de la situation particulière dans laquelle l'Apocalypse est écrite pour comprendre cette phrase, mais ce que je retiens, c'est qu'il y a un lien indéfectible entre l'Agneau vainqueur, entre l'Agneau qui conduit et ceux qui ont accepté de "laver leur robe dans le Sang de l'Agneau", ceux qui ont accepté de Lui appartenir complètement, ceux qui ont accepté de soumettre toute leur vie à Jésus-Christ. C'est à cette même réalité que nous ouvre aussi la lecture de l'évangile. Un personnage important va se faire consacrer roi. Il revient. En attendant, il a confié des biens. Certains ne le veulent pas comme roi. Ceux à qui il a confié des biens sont plus ou moins fidèles dans le don qu'ils ont reçu. Lorsque le roi revient, il demande compte de ce qu'il a donné et il demande compte aussi de ceux qui n'ont pas voulu se soumettre à sa royauté.

       Il y a donc pour nous un appel clair et définitif à suivre le Christ d'une manière absolue en Lui donnant tout ce que nous sommes, en Lui rendant tout ce qu'Il nous a donné, en Lui étant fidèle, en soumettant notre volonté. On a pu alors accuser à juste titre les chrétiens d'être des moutons de Panurge qui suivent sans réfléchir tout ce qu'on leur dit, notamment tout ce qui est décrété, tout ce qui est de l'ordre de la règle, tout ce qui est d'ordre normatif. Je mettrai quelques bémols sur le fait qu'on dise que les chrétiens sont effectivement des moutons de Panurge car il n'y a parfois pas pire chrétien que celui qui prend prétexte de l'autorité pour en fait faire ce qu'il veut. C'est le cas flagrant, par exemple, des intégristes, qui disent que le pape n'est plus vraiment le pape, et qui ne reconnaissent qu'une seule autorité tout en disant qu'il n'y a pas d'autre autorité que le pape. Mais comme le pape actuel n'est pas "le vrai", on n'est pas obligé de le suivre, cela règle effectivement toutes les possibilités ! Je crois que ce qu'il est important dans ces cas-là de saisir, c'est que nous devons soumettre notre volonté.

       Soumettre notre volonté, ce n'est pas être aveugle. C'est utiliser son bon sens, faire comme l'ont dit certains "le bon choix". Nous devons utiliser toutes nos facultés pour reconnaître dans la multitude des pouvoirs celui à qui nous voulons remettre entièrement notre vie. Un des péchés les plus importants de l'homme, c'est justement de ne pas vouloir se soumettre. Même quand on prend prétexte d'être complètement soumis ! On dit qu'il n'y a rien de pire qu'une femme entièrement soumise à son mari parce qu'elle peut en somme le mener ensuite par le bout du nez. C'est très vrai ! On peut toujours détourner l'autorité, comme la soumission ou comme l'obéissance. C'est vrai pour les religieux, il y a parfois de parfaits religieux qui accomplissent tout ce qu'il faut faire, mais qui ont en fait une vie intérieure, personnelle et intime, qui ne regarde plus personne. On ne peut donc plus faire de discernement sur la vie de l'être en question.

       Ainsi, ce que le Seigneur nous rappelle, c'est qu'il ne peut exister de véritable cohésion, ou même plutôt de communion, dans le Corps de l'Église et donc dans ce corps du Christ qu'est l'Église, que dans la fidélité, que dans le lien fidèle. Ceux qui suivent l'Agneau partout où Il va ont été fidèles au Seigneur. Quand le roi revient, Il trouve les serviteurs bons et fidèles. Cela signifie qu'en somme, comme le dit l'origine du mot, la fidélité est une confiance. Le mot "fidélité", comme le mot "confiance", viennent du même mot latin, "fides", qui veut dire "foi". Cela signifie qu'on ne peut pas tout savoir de Celui en qui l'on va croire, mais qu'on Lui donne tout nous-mêmes et que c'est là-dessus que va s'appuyer, comme sur le roc, comme sur une fondation, la communion possible.

       C'est finalement le mystère aussi du sacrement de mariage. Le sacrement de mariage, c'est la fidélité, même d'ailleurs si la fidélité s'éprouve. Effectivement on constate parfois que quelqu'un est fidèle même s'il a été infidèle. S'il est capable de revenir, s'il est capable d'avoir confiance à nouveau et si l'autre lui rend sa confiance, s'il est capable de dire : "oui, j'ai péché, mais je te le dis et je reviens. Il faut que tu m'acceptes. J'ai besoin de toi", c'est là que se prouve la fidélité. Cela ne veut pas dire qu'il faille être infidèle pour être mieux fidèle... mais que la fidélité est faite parfois de hauts et de bas. Le chrétien lui-même, s'il est fidèle à son Seigneur, peut n'avoir aucun problème ou peut, comme c'est souvent le cas hélas ! être obligé de constater son infidélité à Dieu. L'Ancien Testament ne parle que de l'infidélité du Peuple envers son Seigneur. Nous-mêmes, lorsque nous nous reconnaissons pécheurs, nous reconnaissons effectivement notre infidélité à suivre le Christ, à Lui soumettre notre volonté. C'est ce qu'avaient fait Adam et Ève. Dans le mystère même de la communion qu'ils vivaient entre eux et avec Dieu, ils n'ont voulu ni de la fidélité à l'Un, ni de la fidélité à l'autre. Il y a eu un manque de confiance et c'est cela que Jésus stigmatise.

       Il me semble que dans les difficultés que l'Église traverse parfois aujourd'hui, il faut faire preuve à nouveau de cette fidélité qui nous attache à l'Église, non pas de manière aveugle, mais avec tout ce que nous sommes, dans une histoire de confiance, de don et d'amour, qui nous attache à ce que Jésus a voulu faire pour son corps qui est l'Église, c'est-à-dire le don de ce qu'Il a de plus cher, sa vie, pour que nous en vivions. C'est à cela aussi que Jésus nous appelle aujourd'hui dans son eucharistie : à Lui rendre par notre fidélité, malgré notre péché, ce don de la vie, pour que devant lui nous soyons véritablement des vivants.

       AMEN