LE MONDE NOUVEAU
Ap 22, 1-7
(1er décembre 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Le Brézeux : Vitrail de Manessier
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andis que l'évangile nous parle de la fin du monde comme ce cataclysme universel dont la destruction de Jérusalem est le signe avant-coureur, l'Apocalypse nous parle aussi de cette fin du monde mais sur un autre versant, le versant lumineux du monde nouveau, du surgissement de ce monde neuf qui est le monde de la vie, le monde de la gloire et de la lumière de Dieu.
Cette vie éternelle dans laquelle nous entrons chacun par notre mort, comme le monde entier y entrera par sa mort au dernier jour, cette vie éternelle c'est d'abord un fleuve qui jaillit du trône de Dieu. Un fleuve de vie. Un fleuve de vie qui n'est pas autre chose que l'Esprit Saint, l'Esprit de Dieu non plus caché au fond de notre cœur comme pendant notre vie de la terre, mais l'Esprit Saint jaillissant à découvert, l'Esprit Saint rassemblant, réunissant toute chose, l'Esprit Saint transfigurant tout l'univers.
Et nous serons semblables à ces arbres de vie qui se trouvent au bord de ce fleuve et qui portent du fruit, et un fruit indéfini, un fruit sans limite, "douze fois par an" nous dit l'Apocalypse avec cette image naïve et symbolique d'une fructification où chaque floraison n'a pas le temps d'attendre que soient cueillis les fruits précédents. L'Arbre de vie essentiel c'est le Christ, c'est le Christ en croix, transformant l'arbre de la croix en arbre de paradis. Mais nous serons nous aussi, tous, semblables au Christ comme des arbres de vie, des arbres vivants et des arbres donnant la vie, parce que l'Esprit se répandra à profusion en chacun d'entre nous.
Et puis cette béatitude c'est aussi une lumière. La lumière de Dieu plus grande, plus belle que le soleil. Nous n'aurons plus besoin ni de lampes pour nous éclairer la nuit, ni de soleil pour rendre lumineux le jour, car il n'y aura plus de nuit parce que la lumière de Dieu nous envahira de part en part. Cette lumière c'est encore le rayonnement de l'Esprit Saint. Cette lumière qui mettra toute chose dans sa vérité. Cette lumière qui pénétrera jusqu'au plus profond de nos cœurs et qui fera de nos pensées les plus intimes une épiphanie du mystère de Dieu. Cette lumière nous remplira parce que nous verrons Dieu face à face. C'est l'Apocalypse qui nous le dit. "Les serviteurs adoreront Dieu, ils le verront, ils verront sa face et son Nom sera sur leur front." Le nom de Dieu c'est-à-dire sa grandeur, c'est-à-dire sa nature, c'est-à-dire son mystère sera sur nos fronts, prendra possession de nous. "Nous serons semblables à Lui parce que nous le verrons tel qu'Il est", nous dit saint Jean dans sa première lettre. Nous le verrons face à face, nous le verrons si profondément, nous le verrons dans sa réalité si profonde que nous lui serons semblables, nous serons envahis par sa lumière, transfigurés par cette lumière.
"Voici que mon retour est proche !" Pour chacun d'entre nous, cette rencontre avec Dieu, cette entrée dans la vie éternelle est proche, extrêmement proche. Saint Jean de la Croix disait que nous n'étions séparés de la présence de Dieu que par un voile infiniment fin, un voile qui nous cache cette présence et qui fait que nous avons l'impression qu'Il est absent. Et pourtant un rien peut déchirer ce voile et nous mettre tout à coup en présence de Celui qui est là, réellement là. C'est ce qui se passera pour chacun de nous au moment de notre mort, si toutefois nous nous sommes laissé préparer à cet instant de notre mort pas une rumination constante de la présence de Dieu, par une action de plus en plus intériorisée de son Esprit Saint, invisible pour l'instant, mais qui se révélera bientôt.
Ces jours qui terminent l'année liturgique nous invitent à cette réflexion sur la profondeur de notre vie, sur l'intensité de ce que nous vivons. En dépit des apparences, nous ne vivons pas une quotidienneté ordinaire, nous ne vivons pas des évènements banals, tous les instants de notre vie sont d'une extraordinaire profondeur car Dieu y est présent avec toute la densité de son amour et d'un moment à l'autre cette densité peut se révéler à nous, faire irruption et nous emporter. Alors ne négligeons pas ces jours qui nous sont donnés et pendant lesquels Dieu nous accoutume à sa présence familière pour que, le moment venu, quand ce voile se déchirera, nous puissions nous trouver prêts à cette rencontre et à ce bonheur.
AMEN