LE JUGEMENT DERNIER

Ap 20, 11-15

(27 novembre 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Anzy-le-Duc : Vieillard de l'Apocalypse

L

e texte de l'Apocalypse nous présente de manière imagée la scène du jugement dernier scène représentée souvent aux tympans des cathédrales ou dans les enluminures des livres d'autrefois. Ce jugement c'est celui de la récapitulation de toute chose, de tous les êtres, de tous les temps en face du mystère de Dieu. La théologie classique a distingué de ce jugement dernier ce qu'on appelle le jugement particulier, c'est-à-dire la mise en présence de chacun d'entre nous, au moment de sa mort, avec la totalité, le résumé de sa vie face au mystère de Dieu, le jugement dernier n'étant que le résumé, la collusion de tous ces jugements particuliers car il est bien certain que c'est notre vie terrestre qui est la matière du jugement et non le temps qui séparerait notre mort de la fin du monde. Toutes choses sont déjà fixées par notre mort car, à partir de ce moment-là, nous ne sommes plus ni dans le temps ni dans le déploiement de notre liberté. Seule peut intervenir la miséricorde guérissante de Dieu, ce qu'on appelle le purgatoire. Mais la destinée définitive de chacun d'entre nous n'est pas réexaminée une deuxième fois à la fin des temps. C'est le résultat de la confrontation de notre vie, de notre existence, de nos œuvres avec le mystère de Dieu.

       Cette image du jugement ne doit pas nous tromper. Il ne s'agit pas d'une sentence que Dieu porterait en punissant les uns ou en récompensant les autres. Il s'agit de la mise face à face de ce que nous avons vécu avec ce que Dieu nous propose Dieu propose à tout homme, c'est pour cela qu'Il nous a créés, de participer à son bonheur, mais nous pouvons, dès cette terre, nous préparer à entrer dans ce bonheur ou agir de telle sorte que ce bonheur nous sera inaccessible. Non pas parce que Dieu nous en priverait mais parce que nous nous en privons nous-mêmes par les œuvres qui sont les nôtres, si ces œuvres sont en refus permanent de l'amour de Dieu et par conséquent ferment notre cœur à toute réponse possible, à cet amour que Dieu ne cesse de nous proposer et qu'Il nous proposera encore au moment de notre mort, mais auquel nous serons éventuellement incapables de répondre.  

       C'est pourquoi il y a deux sortes de livres dans ce texte de l'Apocalypse. Il y a les livres dans lesquels sont inscrites les œuvres des hommes, et puis il y a le Livre de vie. Le Livre de vie c'est justement le plan de Dieu sur l'humanité et sur chacun de nous, ce plan qui nous appelle à participer au bonheur de Dieu, c'est-à-dire à l'amour de Dieu, c'est-à-dire à ce bonheur qui consiste pour Dieu à se donner sans fin et sans limite. C'est à ce bonheur-là que nous sommes appelés, c'est à ce bonheur-là que nous appelle le Livre de vie Mais la discordance éventuelle entre nos œuvres et le contenu de ce Livre de vie fait que nous ne pourrons pas éventuellement entrer dans ce plan d'amour de Dieu parce que nous aurons refusé d'aimer. Tel est donc l'enjeu de ce jugement.

       Ce que nous vivons sur la terre est déjà le commencement du mystère de notre vie éternelle, car dès maintenant nous sommes appelés à participer de façon inchoative, commençante mais bien réelle, à ce mystère de l'amour de Dieu. Dès maintenant, en chacun de nos actes, en chacune de nos journées, en chacun des événements de notre vie, nous sommes confrontés à un choix. Ou bien agir, quel que soit l'objet de cette action, quel que soit le choix à faire en fonction de cet objet, ou bien agir par amour, sous l'impulsion de l'amour qui vient de Dieu et qui sans cesse sollicite notre cœur, ou bien fermer notre cœur à cet amour, nous replier sur nous-mêmes, sur la recherche de nos intérêts propres, sur nos idées toutes faites, nous replier sur nous comme centre du monde et par là même nous mettre en marge de cet immense courant qui, jailli du cœur de Dieu, emporte tout l'univers vers le cœur de Dieu.

       Et si nos œuvres nous mettent ainsi en marge ou en contradiction avec ce courant d'amour, alors nous sommes en train de compromettre notre vie éternelle parce que, dès maintenant, cette vie doit commencer à s'exercer en nous, pour que Dieu puisse l'épanouir en nous définitivement, à la fin des temps. C'est donc un choix très grave que nous avons à faire à chaque instant entre cet entraînement profond de l'amour de Dieu en nous et puis cette tendance qu'il y a en nous à nous replier sur nous-mêmes, à nous préférer à Dieu et à tous les autres.

       Sachons vivre chaque instant comme s'il était, et il l'est déjà, un instant de l'éternité. Sachons vivre en communion avec ce mystère de Dieu qui s'inscrit en nous, se grave en nous et qui déjà commence son œuvre définitive.

 

       AMEN