LA FEMME ET LE DRAGON

Ap 11, 15-12, 6

(16 novembre 1989)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Coupiac : La femme et le dragon

L

e texte de l'Apocalypse que nous avons entendu est un des meilleurs capables de nous faire fantasmer. Il est question d'une femme, d'un signe grandiose, d'étoiles, de douleurs d'enfantement, de dragon, d'un enfant qui est enlevé au ciel. Il y a tout ce qu'il faut pour que le Freud qui sommeille toujours en nous se réveille et nous fasse parcourir des chemins qui seraient d'ordre psychologique, psychosomatique, fantastique, et qui n'auraient absolument rien à voir d'abord avec ce que nous sommes, et à plus forte raison avec le message spirituel contenu dans ce passage comme dans tout le livre de l'Apocalypse tout entier. Quand on dit Apocalypse, on frémit d'épouvante. Alors que Jésus veut simplement nous dire : "Reposez en paix ! Car les temps qui sont les derniers sont déjà présents !" Et le signe que l'Apocalypse vous épouvante, réfléchissez vis-à-vis de vous-mêmes, cela veut dire qu'il y a une immense part de votre vie qui n'est pas intérieurement évangélisée.

        Que veut dire ce texte ? Il est question d'une femme aux prises avec un dragon. Ce n'est pas la première fois que cela arrive dans l'Écriture. Au livre de la Genèse, chapitre troisième, versets un et deux, "le serpent dit à la femme". Nous sommes dans la même situation. C'est une situation qui, avant d'être une explication de nos péchés, est d'abord une vision d'une vérité spirituelle. C'est sur cette vérité spirituelle que le symbolisme de la femme, du dragon et de l'enfant doit être bien compris.

       D'un côté le serpent ou le dragon, peu importe, et la femme, de l'autre, une femme et le dragon. La première femme est de la terre, c'est Ève, la "mère des vivants", celle que Dieu a façonnée de la poussière, de la poussière humaine. La deuxième femme c'est "un signe grandiose qui vient du Ciel". Première différence fondamentale. Deuxième différence : dans le livre de la Genèse, des commencements, c'est-à-dire des commencements de la foi en nous, pas uniquement des commencements dans une période préhistorique, la femme dialogue avec le serpent. Et de ce dialogue va résulter une destruction, celle-là même dont le Christ parle dans l'évangile à propos de Jérusalem, de la ville de Jérusalem aussi symbolisée par une femme, dont il est dit que les enfants seront tués les uns sur les autres et qu'il ne restera pas pierre sur pierre, pas simplement quant aux murs, mais quant à la chair même de ceux qui habitent cette cité.

       Puis le livre de l'Apocalypse, livre de "la fin des temps", (mais pas de la fin des temps après l'histoire) de la fin des temps qui commence en nous aujourd'hui, parce que dans la foi, le chrétien est en même temps le lieu de la Genèse originelle et de la fin en plénitude. Nous ne sommes pas entre les deux. Les deux sont en nous. Et il y a un combat. Un combat entre la femme et le dragon, entre le symbolisme de la terre, de ce qui est du terrestre, et de qui est en nous, du ciel.

       Si, dans la Genèse, il y a dialogue entre la femme et le serpent, dialogue qui entraîne le mal, la destruction, dans le livre de l'Apocalypse, il n'y a pas dialogue entre la femme et le serpent. le serpent est "en arrêt devant la femme en travail", comme arrêté par sa présence, comme s'il ressentait une allergie, une incompatibilité radicale et définitive avec cette femme de l'Apocalypse, alors qu'il avait réussi à séduire et à rendre complice du mal la femme de la Genèse. Et ce qui arrête le serpent, le dragon, ce n'est pas tellement la femme elle-même. Cela ne l'avait pas arrêté au livre de la Genèse, c'est le fait "qu'elle soit enceinte et qu'elle mette au monde un enfant mâle". Cet enfant mâle, c'est le Christ, Fils de Dieu, Sauveur. Et devant le Christ, Fils de Dieu, Sauveur, le mal ne peut rien. Il est en arrêt, mais il cherche à détruire. "Sa queue balaie le tiers des étoiles" Il cherche à enlever cette femme de sa réalité céleste et spirituelle. Mais d'abord, son fils est enlevé vers le ciel : c'est l'Incarnation dans la chair humaine et l'élévation vers la gloire du Père du Christ en son Ascension. "Tandis que la femme se réfugie au désert où Dieu lui ménage un refuge", c'est-à-dire la femme reste dans la familiarité permanente de la présence de Dieu qui la protège.

       On pourrait faire une première à la vierge Marie mais il ne faudrait pas en rester là. Elle est le signe, sans péché, devant qui le mal s'est arrêté. Elle est le signe sans péché qui nous vient du ciel et elle met au monde son Fils, premier-né, qui vivra dans la chair humaine, hors de toute atteinte du mal, pour être enlevé dans la gloire du Père. Voilà un raccourci saisissant du mystère de l'Incarnation, de la Rédemption et de la Pâque du Christ.

       Mais cette femme symbolise aussi l'Église comme celle que Dieu envoie du ciel pour qu'elle s'incarne dans la chair humaine, divisée par le péché de la première femme, qui était en complicité de dialogue avec le mal. Et cette Église, parce qu'elle est un signe qui vient du ciel, est définitivement protégée par Dieu. "Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elles" disait Jésus à Pierre.

       C'est ainsi qu'il faut comprendre ce texte de l'Apocalypse, en se disant que nous l'Église, nous sommes à la fois la femme complice du péché qui va entraîner la mort, la souffrance, le meurtre de Caïn et d'Abel, la division des nations dans la tour de Babel, mais nous sommes aussi cette Église qui vient du Ciel, parce que, en nous, s'enfante le Fils, dans la fécondité de l'Esprit, et que notre destinée est aussi d'être, sur cette terre, un refuge de paix contre les forces du mal, afin, un jour, de suivre le Fils, l'enfant mâle, vers la gloire de Dieu.

       Et ceci se passe réellement, quotidiennement, dans notre propre cœur, dans notre propre chair. Alors si nous sommes cette femme qui est l'Église, il nous faut choisir, chaque jour, ou bien comme Eve le dialogue avec le mal, la complicité avec le mal, c'est-à-dire la destruction, ou, comme la vierge Marie, comme l'Église, faire en sorte que le mal s'arrête contre nous. Mais nous ne pouvons pas le faire tout seuls, il nous faut en nous, la présence de cet enfant mâle, de ce Fils de Dieu. Or l'eucharistie que nous célébrons, c'est le don que le Père nous fait, à son Église comme à une femme enceinte de la grâce de Dieu, enceinte de la fécondité du salut, pour que nous puissions en vivre, être victorieux de toute force du mal et résider, reposer, partiellement c'est vrai, mais après notre mort, définitivement, dans ce désert, dans ce refuge, dans ce lieu de paix, que Dieu nous prépare.

       AMEN