UN LIVRE DIFFICILE POUR UNE ÉPOQUE DIFFICILE
Ap 1, 1-8+17-19
(6 novembre 1980)
Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN
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ous avons commencé aujourd'hui la lecture de l'Apocalypse. La liturgie nous fait lire ce livre à la fin de l'année liturgique. Cette année liturgique qui se termine avec le mois de novembre, n'est pas une succession de jours plus ou moins festifs. L'année liturgique n'est pas un calendrier des fêtes chrétiennes. Elle est le déploiement du mystère de Dieu à travers notre temps, à travers les rythmes de notre vie, autant que nos saisons que les rythmes de notre vie humaine. L'année liturgique, c'est le mystère de Dieu qu'il nous est donné de revivre, depuis son début jusqu'à sa fin, sans en connaître toutes les données, mais en essayant chaque année de l'approfondir et de le vivre.
L'Apocalypse est un livre difficile pour une époque difficile. A première lecture, il pourrait paraître le livre que quelqu'un à l'imagination féconde, compliquée, parfois mal maîtrisée, mal gouvernée. On y parle en effet d'animaux aussi colorés que monstrueux, de fléaux aussi inimaginables qu'effroyables, de guerres, de pestes, de maladies, de combats. On y parle de transformations de la nature qui n'ont aucun sens au plan scientifique puisque les choses changent d'être, d'identité pour en prendre une autre. A première vue, on pourrait dire que c'est un livre de rêve, de choses qui ont été pensées, imaginées par quelqu'un qui n'avait pas les pieds sur terre et qui avait une psychologie, pour le moins tourmentée.
Or il ne s'agit pas du tout de cela. C'est un monde de symboles que l'auteur l'apôtre Jean, a choisi pour dire ce qu'il avait à dire, sous l'impulsion de l'ange, sous l'impulsion de la Parole de Dieu qu'il avait à transmettre aux chrétiens et au monde de son temps. C'est une livre difficile parce qu'il nous présente l'époque actuelle, tant l'époque actuelle de Saint Jean que la nôtre, il nous présente le temps de l'Église, ce dernier temps de l'économie du salut, la révélation du Royaume de Dieu qui s'allonge entre la première venue du Seigneur, lors de son Incarnation et de sa Résurrection et la seconde venue du Seigneur, dans sa gloire pour le jugement de ce monde.
Saint Jean n'a pas inventé ce genre littéraire de l'Apocalypse, du symbole. Il l'a pris dans l'Ancien Testament, car déjà les prophètes, Ezéchiel, Jérémie, Isaïe ont utilisé ce genre littéraire de la symbolique, au moment où Israël traversait de grandes épreuves. C'est à travers un monde d'images, de symboles, et dans la foi quand on dit symbole, on ne veut pas dire chose irréelle ou imaginaire, c'est à travers ce monde-là que les prophètes, déjà, révélaient que ce monde était un monde de combat entre Dieu et Satan, entre Dieu et les forces du mal. Un monde où la terre était tumultueuse, mais où le ciel parfois se révélait serein. Un monde où, au milieu de tout ce changement de l'humanité, de toute cette évolution des événements, quelque chose naissait qui arrivait dans la personne du Christ, le Royaume, le règne de Dieu.
C'est un livre difficile qu'il nous faudra bien écouter, qu'il nous faudra comprendre, peut-être aussi personnellement reprendre, réfléchir, un livre difficile pour une époque difficile. C'est pendant cette longue et terrible persécution du premier siècle que saint Jean a écrit ce livre. L'Église était persécutée par l'empire romain, cet empire romain qu'il appelle la grande prostituée ou encore la Bête, celle qui déchire, qui dévore. C'est au moment où d'innombrables chrétiens, et parmi eux les apôtres, ont donné leur sang pour ne pas tendre un culte à l'empereur et au monde, C'est à ce moment-là que Jean a révélé aux chrétiens ce livre dont il avait reçu la teneur spirituelle dans sa propre vie intérieure. Car si c'est un livre de visions, il ne s'agit pas de visions imaginaires, mais de révélations des choses de la foi. L'Église était persécutée par les forces du mal à l'extérieur, mais elle était aussi travaillée, de l'intérieur, par la naissance d'un certain nombre d'hérésies qui touchent le mystère même du Christ, centre de la foi, qui mettaient en doute son identité de Dieu et d'homme, qui mettaient en doute sa véritable incarnation ou sa résurrection d'entre les morts.
C'est donc à une Église en désarroi qu'est adressé ce livre difficile mais prodigieux de l'Apocalypse. Or, nous aussi aujourd'hui et encore, nous sommes dans un monde où l'Église est parfois en désarroi. En désarroi à cause de tous les événements qui viennent de l'extérieur, qui l'ébranlent, qui la brisent, qui parfois, en certains lieux l'anéantissent, tout au moins apparemment.
L'Église est travaillée aussi par un certain nombre de courants intérieurs qui mettent en doute, de façon plus ou moins pensée, plus ou moins réfléchie, le mystère central de la foi à savoir : que Jésus est le Fils de Dieu ressuscité d'entre les morts et qu'Il vit toujours à travers son Église et son Esprit aujourd'hui.
Nous écouterons ce livre, non pas avec une curiosité d'interrogation : qu'est ce que saint Jean veut bien dire, mais en essayant de saisir, à travers ces symboles, ces images, tout ce qu'il y a d'actuel pour nous, aujourd'hui, afin que ce livre, qui fait partie de la révélation puisse, non pas être comme quelque chose d'étranger à notre foi, à notre prière, mais puisse prendre sa place dans notre vie spirituelle quotidienne, dans notre compréhension du monde et dans notre amour pour l'Église d'aujourd'hui, afin que nous devenions, nous aussi, comme les premiers chrétiens, des gens qui attendent le retour du Christ, le vivant, l'Alpha et l'Oméga, celui qui a la clé de tous les événements, de tout ce qui se passe aujourd'hui, comme de ce qui s'est passé hier ou qui se passera demain, non pas la clé pour en expliquer les causes et les effets, mais la clé pour nous révéler qu'à travers ce monde difficile, chaviré, à travers cette Eglise qui vit douloureusement, le Royaume de Dieu approche et que, déjà, nous en faisons partie.
AMEN