QUE NOUS DONNE LE CHRIST ?

Ap 3, 1-13

(5 novembre 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

E

n ce mois de novembre commencé par la fête de tous les saints, et celle de nos frères défunts et qui se terminera après la célébration du Christ Roi de l'univers par l'entrée dans le temps de l'Avent, le temps du retour du Christ, nous lisons ce texte de l'Apocalypse qui nous parle de ce temps dans lequel nous sommes et qui nous prépare à ce retour du Christ. Et nous avons tout à l'heure entendu deux de ces admirables lettres écrites par l'apôtre Jean aux Églises d'Asie. A travers les chrétiens de Sardes et de Philadelphie, qui sont leurs premiers destinataires, ces lettres s'adressent à nous tous. Pour eux comme pour nous il y a la réalité du péché, il y a cette mort sournoise, insidieuse qui ronge notre cœur, notre vraie vie. Il y a aussi la réalité d'un monde hostile, voire de l'épreuve de la persécution. Nous ne sommes peut-être pas personnellement encore dans cette situation, mais le monde qui nous entoure en est bien là. Nos frères sont chaque jour persécutés, comme les chrétiens de Philadelphie ou de Sardes.

       Mais au milieu de ce mélange de notre péché et de la haine du monde qui nous assaille, il y a, pour nous, comme pour les chrétiens de Sardes et de Philadelphie la victoire. Ce cri de victoire sans cesse répété tout au long de l'Apocalypse et qui en est le sens profond. "Au vainqueur, dit le Christ, je donnerai d'abord un vêtement blanc". Ce vêtement blanc nous voyons bien que nous l'avons déjà reçu, et que par conséquent cette victoire n'est pas simplement dans l'avenir, mais qu'elle est déjà à l'œuvre en nous. Ce vêtement blanc, c'est le vêtement de notre baptême, c'est le vêtement de lumière, c'est la lumière de la résurrection du Christ qui déjà nous enveloppe, qui déjà nous revêt de toutes parts. Nous sommes déjà ressuscités, même si notre corps, comme dit saint Paul va en se dégradant et va vers sa mort, déjà la Résurrection a commencé de poindre en nous car, en Jésus-Christ nous sommes ressuscités. Et par le baptême nous sommes entrés de plain-pied dans le mystère de cette résurrection. Oui, le Christ nous donne sa résurrection, c'est-à-dire sa vie.

       Que nous donne-t-il encore ? Il nous fera "colonne du temple de son Dieu". Il nous donne d'habiter sa maison, d'habiter sa demeure, c'est dès maintenant de partager son intimité, d'être véritablement de sa famille Ce n'est pas simplement dans l'au-delà que nous habiterons la maison de Dieu, mais dès maintenant nous sommes ses commensaux, nous sommes les "concitoyens des saints". Dès maintenant nous sommes invités par le Christ à sa table, invités à partager sa vie, à être des siens.

       Que nous donnera encore le Christ ? Que nous donne-t-il dès maintenant, puisque nous le voyons de plus en plus, ce n'est pas simplement une promesse, mais c'est déjà un accomplissement ? Il nous donne le nom de son Père, le nom de la cité sainte, de son Église, enfin son propre nom. Et Il les grave sur nous, Il les grave dans notre cœur. Le nom, c'est peut-être devenu pour nous une réalité banale qui servirait seulement à sortir quelqu'un de l'anonymat, de lui donner une identité et de le classer quelque part à l'intérieur de la société. Mais dans l'esprit de la Bible, et dans celui de l'apôtre Jean écrivant l'Apocalypse, le nom c'est la révélation de l'être profond de celui qui porte ce nom. A travers toute la Bible, connaître le nom du quelqu'un c'est entrer au plus profond de son mystère C'est en quelque sorte être introduit dans sa vie la plus intérieure, la plus intime. Si donc Jésus nous promet de graver en nous, de graver sur nous, en notre cœur, le nom de son Père, son propre nom, le nom de son Église c'est qu'il nous fait entrer dans le mystère du Père. "Dès maintenant nous sommes devenue enfants de Dieu", disions-nous à la Toussaint. Dès maintenant nous sommes enfants de Dieu, même si ce que nous devons être n'est pas encore totalement déployé. Nous sommes enfants de Dieu si nous portons le nom de Dieu. Dieu est notre Père et son nom de Père est gravé dans notre cœur.

       Vous le savez, le prophète Isaïe disait d'une manière réciproque mais complémentaire : "Ton Nom est gravé sur la paume de mes mains." Oui, le Nom de Dieu est gravé dans nos cœurs et notre nom est gravé dans la paume des mains de Dieu. C'est dire que notre mystère et le mystère de Dieu communient profondément et nous communions à ce mystère de Dieu et au mystère du Christ qui est venu nous le révéler dans une chair d'homme, par le mystère de l'Église qui est notre rassemblement pour devenir nous-mêmes tous ensemble le Christ, le corps du Christ, un autre Christ, le Christ total, la plénitude du Christ.

       Voilà ce qui nous est déjà donné, voilà ce qui est déjà notre victoire. Alors, même si nous sommes encore pauvres, misérables et pécheurs, même si nous sommes entourés d'incompréhension voire de haine, même si un jour s'abat sur nous comme s'est abattu déjà sur nous frères de l'Est la persécution et la haine, même si tout cela se déchaîne, nous sommes vainqueurs. Nous sommes déjà vainqueurs parce que nous sommes ressuscités avec le Christ, parce que nous portons sa résurrection comme un vêtement, parce que nous habitons dans sa demeure, parce que nous sommes introduits dans le mystère le plus profond de sa vie, parce qu'Il nous donne cette vie pour qu'elle rayonne du plus profond de notre être.

       Que cette eucharistie soit pour nous un cri de courage, un cri de confiance, un cri de victoire et de triomphe. Malgré toutes les apparences, l'amour est vainqueur, et, parce que Dieu nous aime, Il veut manifester, comme Il l'a dit aux chrétiens de Philadelphie : "Je manifesterai au monde que je t'ai aimé !"

 

       AMEN