GÉOGRAPHIE SPIRITUELLE DE LA FIN DES TEMPS
Ap 20, 1-4 et 21, 1-3
(29 novembre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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écidément cette semaine les lectures nous invitent à une sorte de géographie spirituelle de la fin des temps. Il y a quelques jours, je vous ai parlé du problème de Babylone, cette espèce d'autodestruction à travers l'exagération et la violence de sa puissance et en même temps l'avidité de son désir qui se font une guerre mutuelle qui aboutit à la destruction. Ensuite je vous ai parlé de la Jérusalem de la terre, celle qui devait être rasée par les armées romaines en 70. Et aujourd'hui la lecture de l'Apocalypse nous transpose dans un autre domaine géographique, celui de la Jérusalem céleste. Ainsi, avec le paradis terrestre, je crois que nous aurions fait la classe de toute la géographie du salut.
En ce qui concerne cette Jérusalem céleste, il faut d'abord remarquer qu'elle n'apparaît qu'après là destruction de Babylone et que sa véritable manifestation est conditionnée par le fait que les puissances du mal sont écrasées. A partir du moment où la lamentation sur Babylone est achevée, à partir du moment où le mal est vaincu, alors retentit une nouvelle acclamation, celle des vieillards qui chantent la victoire de l'Agneau. Et après les chants de victoire et les combats eschatologiques qui s'en suivent, il y a ce moment où l'ange descend "ayant en main la clé de l'abîme et cette énorme chaîne qui enchaîne définitivement la puissance du mal." Ce qui s'est passé sur la terre, se passe ici dans les régions célestes. C'est comme s'il fallait que le monde angélique lui-même soit balayé de toutes les traces des puissances du mal pour que puisse venir se planter la Jérusalem céleste. Et c'est alors que commence cette description extraordinaire qui conclut toute la Bible et qui est la Jérusalem céleste.
"Un ciel nouveau, une terre nouvelle car le premier ciel et la première terre ont disparu et il n'y a plus de mer." Ce simple texte nous apprend que le paysage de la Jérusalem céleste est essentiellement dans sa nouveauté. L'apôtre va par la suite nous en donner une description détaillée, avec ses portes, ses tours, ses pavements, le fleuve de l'Esprit qui coule au milieu d'elle et les arbres plantés au bord de ce fleuve, mais fondamentalement la Jérusalem nouvelle c'est d'abord cet espace d'une nouveauté. Quelle nouveauté ? Tout simplement la manière nouvelle dont Dieu est présent à son peuple et dont le peuple sauvé est présent à son Dieu.
Saint Irénée a dit : "Lorsque le Christ est venu, Il a apporté toute nouveauté parce que la nouveauté c'était Lui-même présent au milieu de sa création." Je crois que l'on pourrait dire la même chose au sujet de la Jérusalem céleste. La véritable nouveauté de la Jérusalem céleste est exactement corrélative de l'Incarnation. Dans l'Incarnation, la nouveauté c'est Dieu présent au milieu de sa première création et dans l'Apocalypse, la nouveauté c'est la création présente au cœur de Dieu. C'est pour cela que la nouveauté de ce paysage de la Nouvelle Jérusalem ce n'est pas simplement que la terre aurait changé, ce n'est pas que le ciel aurait changé, mais c'est que toutes choses sont désormais dans la plénitude de l'amour de Dieu. Il ne s'agit pas simplement d'un changement quantitatif comme si l'on pouvait ajouter aux conditions de la première création quelque raffinement qui la rende plus vivable, plus supportable et notamment pour dominer le mal. Cela ne suffirait pas. La véritable nouveauté de la seconde création c'est que cette création est totalement "rapatriée" dans le cœur même de Dieu. Voilà la nouveauté.
Et alors, quand ce paysage est dressé, qu'il n'y a plus cet abîme de mort que symbolise la mer, l'apôtre peut avoir sa vision "la cité sainte, la Jérusalem nouvelle descend du ciel, de chez Dieu, belle comme une épouse parée pour son époux." Là encore il y a quelque chose d'étonnant. Comment se fait-il que la Jérusalem qui normalement existait sur la terre, comment se fait-il que l'Église qui cheminait sur la terre, l'apôtre les voit, ici, descendre du ciel, de chez Dieu ? La contradiction n'est qu'apparente. C'est que la vérité même de ce que nous sommes, jaillira toujours du cœur de Dieu et que la nouveauté même de ce que nous sommes c'est ce que Dieu prévoit pour nous, c'est notre avenir dans le cœur même de Dieu. Aussi au moment où cette Jérusalem est bâtie est-il normal de dire qu'elle descend de Dieu, non pas par un simple mouvement d'élévation d'elle -même à partir de sa condition créée, comme si la Jérusalem céleste était simplement la Jérusalem de la terre qui se hisserait sur la pointe de ses pieds, mais au contraire, la Jérusalem céleste c'est le rêve, le projet primitif de Dieu tel qu'il se réalise enfin, tel qu'il s'accomplit dans le moment où elle sort de la plénitude de sa miséricorde, de son pardon et de la victoire de l'Agneau.
Dès lors on comprend aussi pourquoi c'est la métaphore de la nuptialité, de l'amour de l'épouse pour son époux. Cette épouse qui sort du cœur de Dieu, comme Ève était sortie au premier jour du côté d'Adam, c'est la vérité même de la création. La création n'a pas d'autre raison d'être que pour être aimée comme l'épouse par son époux. C'est pour cela que saint Jean nous dit que l'Épouse sort du cœur de Dieu et qu'elle s'avance à sa rencontre.
C'est dire que c'est le projet primitif de Dieu qui se réalise enfin. Désormais la nouveauté c'est qu'il n'y a plus, entre Dieu et nous, aucune distance et surtout pas celle du mal et du péché. La véritable nouveauté c'est que, désormais, dans le jaillissement même de l'amour créateur de Dieu, sans obstacle, sans résistance, sans défiguration de notre part, nous serons à Lui tels qu'Il avait voulu toujours que nous venions de Lui.
Voilà le mystère de la Jérusalem céleste, voilà la nouveauté que nous sommes appelés à vivre. Aujourd'hui, ce n'est pas étonnant que les chrétiens éprouvent le temps comme un délai et comme un retard, non pas simplement parce que "cela a assez duré" et que cela fait longtemps que l'aventure humaine est engagée, mais nous devrions ressentir l'histoire actuelle comme un délai et comme un retard parce que la venue du Christ ne se fait pas assez rapidement. C'était pour cela que les premières communautés chrétiennes avaient comme cri de ralliement : "Viens, Seigneur Jésus !" C'est pour cela qu'encore quelquefois, dans le Canon nous chantons : "Que vienne Ta grâce, que ce monde passe !" Ce n'est pas le désir que ce monde soit détruit, c'est l'impatience d'être dans le cœur de Dieu tels qu'Il a voulu, depuis toujours que nous venions de Lui.
AMEN