LE MYSTÈRE DU MAL

Ap 6, 1-8

(16 novembre 2001)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Moissac : Cavalier de l'Apocalypse

L

a petite mise en scène que nous offre ce chapitre de l'Apocalypse est intéressante à plus d'un titre, je voudrais insister seulement sur un détail. Vous avez remarqué comment cela se passe ; l'auteur a une vision, il voit l'Agneau et sous l'Agneau il y a un Livre avec sept sceaux. Dans le monde ancien, le sceau c'est la garantie du secret. Lorsque que quelque chose, un texte, un objet est gardé sous scellé, on pratique encore cela pour des héritages, cela veut dire que la réalité est pratiquement inaccessible, inviolable, sauf au moment où on rompt les sceaux. Donc, le livre qui est le Livre de Vie contient sept sceaux, signifiant sans doute la totalité du déroulement de l'Histoire humaine. Cela veut dire que la plénitude, la totalité du sens de l'histoire, mais que d'une certaine manière, il nous est inaccessible, et qu'il restera inaccessible.

       A partir de là, les Anciens, les vieillards qui sont autour de l'Agneau, qui sont des vivants, vont chacun à leur tour, appelle la réalisation du dessein historique. Chacun va crier : "Viens", et chaque fois au moment où l'Agneau brise un des sceaux, délivre le déroulement des évènements historiques, chaque vivant appelle. Apparaît alors un cheval, monté par un guerrier ou un personnage ayant des attributs différents : l'arc, l'épée, la balance qui pèse les rations alimentaires et qui symbolise la famine, et enfin, la peste. Donc, à chaque sceau ouvert se déclenche l'arrivée appelée par un des vivants, un fléau. La mise en scène, ce sont des chevaux avec leurs cavaliers, aujourd'hui, après le 11 septembre, on dirait ce sont des airbus qui se précipitent sur l'humanité, c'est la même idée. C'est l'idée d'une sorte de catastrophe, c'est le symbole même du malheur qui tombe. Donc chacun des fléaux, appelé conjointement par l'Agneau qui ouvre l'histoire au fur et à mesure, et par les vivants qui appellent la réalisation de l'évènement historique, et par le déclenchement de chacun des fléaux, à chaque fois s'accomplit une étape dans l'Histoire, et chacune de ces étapes est une histoire d'un dessein global pré-établi.

       Quelle en est la signification ? Les premiers chrétiens, comme nous, avaient conscience d'être environnés par un débordement de mal. Le fait même d'être chrétien, pour nous ce n'est peut-être plus tout à fait pour les mêmes raisons, mais le fait d'être devenu chrétien les rendaient plus sensibles à toutes les catastrophes, à tous les malheurs qui pouvaient s'abattre sur eux ou autour d'eux. Car il n'est pas dit d'ailleurs que les malheurs, la peste, la famine, etc... ne les frappent qu'eux-mêmes. En fait, elles frappent le monde, et le monde est divisé en quatre pour que chaque portion du monde en ait pour son argent du point de vue du malheur. Ces premières communautés chrétiennes, et dans ce sens-là, l'Apocalypse est très révélatrice d'une mentalité, sont extrêmement conscientes du poids du mal sur l'existence du monde. Ils sont conscients aussi d'une chose qui peut nous paraître bizarre, mais qui est une grande nouveauté à l'époque, c'est que ce mal n'est pas arrivé par hasard. Là où le monde antique disait que le mal était nécessaire, qu'il devait arriver inévitablement, on dit en réalité que le mal n'est pas une nécessité. Il a été pour ainsi dire, appelé, il a sa place dans l'Histoire.

       Cela peut paraître étrange aujourd'hui, mais on imagine pas le progrès que cela représente dans la manière de penser l'Histoire du monde. Là où l'Histoire avant l'arrivée du christianisme, avant l'extension de la foi, apparaissait comme oppressée, conditionnée par le déchaînement du mal qui venait de lui-même, ici, paradoxalement, le mal est appelé par le fait que c'est l'Agneau qui brise les sceaux, et que ce sont les vivants qui sont auprès de l'Agneau qui appellent les cavaliers. Le mal n'est plus une nécessité, mais c'est une réalité qui a sa place dans l'Histoire. Cela ne change pas grand-chose, peut-être du point de vue de ce qu'on subit, oui, parce que le mal est toujours le mal, mais du point de vue du sens et de l'explication de la raison du mal, cela change tout. Auparavant, on ne pouvait même pas se poser la question de savoir pourquoi il y avait le mal, il était là, inévitable, il pesait sur la destinée de l'homme. Ici, on dit le mal a une certaine fonction, une certaine place dans l'Histoire, mais, et c'est le deuxième aspect de l'affaire, le mal apparaît parce que les sceaux sont brisés, mais pour autant on ne lit pas ce qu'il y a dans le Livre. C'est encore plus troublant. On accepte que le Mal ait un rôle, une place dans l'économie générale du projet et du dessein de Dieu, mais on n'a pas d'explication. Le Mal n'est plus une nécessité comme s'il faisait partie de la création, mais le Mal est lié à l'Histoire, et le Mal se déchaîne à certains moments comme des espèces de crises dans l'Histoire, et c'est exactement ce que nous voyons, la plupart des grands moments historiques c'est un déchaînement énorme de mal, de haines, de violences, de guerres, de peste, de famines. Le Mal est comme une sorte de scansion de l'Histoire, et c'est bien ce que signifie la brisure progressive des sceaux, mais en même temps, la révélation ne prétend pas donner une explication du Mal. Elle change le statut du Mal, mais elle ne l'explique pas.

       C'est exactement la situation dans laquelle nous nous trouvons encore aujourd'hui. En face du problème du Mal, du malheur, le pourquoi des guerres, de la violence, pourquoi apparemment le Mal semble être le plus fort autour de nous et en nous, en réalité, nous nous apercevons qu'au fil de nos histoires personnelles ou collectives, effectivement, il y a des sceaux qui sont brisés, tout d'un coup, le Mal apparaît. Et donc maintenant, le Mal n'est pas en-dehors de l'Histoire comme une nécessité absolue au départ, mais en même temps, nous sommes incapables de l'expliquer. Nous ne lisons pas à livre ouvert dans le Livre, même si les sceaux ont été brisés. C'et le statut paradoxal de notre foi et de notre existence par rapport au Mal. Nous pouvons savoir que le Mal est là, dans une Histoire, mais la raison de sa présence nous échappe.

       Que ces textes sur la fin des temps, sur tous ces malheurs nous aident à réfléchir sur notre propre attitude. Une des tentations des théologiens ou des philosophes, et ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est d'avoir voulu expliquer le Mal. Réfléchissez à cela : s'il y avait une explication au Mal, cela ne serait plus, un Mal, ce serait un Bien puisqu'il serait justifié. Autant on peut répondre à la question du pourquoi le Bien, et c'est la grande réponse de la révélation, parce que Dieu se donne comme le Bien absolu à l'humanité, autant la question du pourquoi le Mal est une question absolument insoluble, parce que si le Mal était explicable, raisonnable, justifiable, à ce moment-là, d'une certaine manière, ce serait un bien. Ainsi, ce texte de l'Apocalypse nous ramène à cette grande question du Mal dans notre vie, en nous, autour de nous, essayons de renouveler notre regard sur ce mystère du Mal.

       AMEN