LES LETTRES AUX ÉGLISES

Ap 2, 12-17

(6 novembre 2001)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

es lettres par lesquelles commence le livre de l'Apocalypse sont au nombre de sept, adressées à diverses Églises d'Asie mineure, dont certaines nous sont bien connues, comme Ephèse, ou Smyrne, d'autres plus obscures. Sept, chiffre symbolique qui représente la plénitude et qui revient sans cesse dans ce livre de l'Apocalypse, sept coupes, sept sceaux, sept trompettes, sept Églises, ce qui signifie qu'à travers ces Églises particulières, c'est la totalité, l'universalité de l'Église à travers l'espace et le temps qui est symbolisée et qui est le destinataire de la Révélation.

       Toutes ces lettres sont bâties sur le même schéma. C'est d'abord un oracle : "Ainsi parle Celui qui possède l'épée acérée" nous dit-on aujourd'hui, dans la lettre à l'Église de Pergame. Cet oracle est donc attribué au personnage que nous avons vu avec Jean dans la vision prophétique du premier chapitre. Il s'agit du Verbe de Dieu, du Fils qui est comme un Fils d'homme mais dans la gloire, et chacune des lettres reprend une des caractéristiques de ce Fils de l'Homme dans la gloire. A Ephèse, "Celui qui tient les sept étoiles dans sa main droite", à Smyrne : "Ainsi parle le Premier et le Dernier, Celui qui fut mort et que voici vivant", et aujourd'hui, "ainsi parle Celui qui possède l'épée acérée, à double tranchant".

       Ensuite, la lettre fait allusion à la situation concrète de l'Église à laquelle elle est adressée. Il s'agit à la fois d'une situation de persécution : "Je sais où tu demeures, là est le trône de Satan". Et à partir de cette situation qui est celle de l'Église persécutée des premiers temps, il y a des félicitations adressées à l'Église parce qu'elle sait subir sans trahir, sans faiblir, la persécution : "Tu tiens ferme à mon nom, tu n'as pas renié ma foi, même aux jours d'Antipas mon témoin fidèle qui fut mis à mort chez vous". Il y a aussi des reproches plus ou moins violents. Ici, il s'agit d'un reproche qui vise un secte hérétique, mal connue, des premiers temps de l'Église, celle des Nicolaïtes, qui semble-t-il, invitaient les chrétiens à se mêler aux mœurs païennes, ce que l'auteur appelle se prostituer aux idoles, et plus particulièrement à participer aux sacrifices païens, en mangeant des viandes immolées aux idoles.

       Dans d'autres lettres, les reproches sont plus durs. Ainsi, il sera dit à l'Église de Laodicée qu'elle n'est "ni froide ni chaude, mais tiède, et que c'est pourquoi Dieu va la vomir de sa bouche". Ou pire encore à l'Église de Sardes : "Ce qui te reste de vie est défaillant, Je n'ai pas trouvé ta vie pleine aux yeux de mon Dieu, si tu ne veilles pas Je viendrai comme un voleur et Je viendrai par surprise." A d'autres Églises au contraire, il n'y a que des félicitations, ainsi à la petite Église de Philadelphie : "Je forcerai ceux qui appartiennent à la synagogue de Satan à venir se prosterner à tes pieds et à reconnaître que je t'aime."

       Ensuite, chacune de ces lettres est conclue par une promesse : "Celui qui a des oreilles qu'il entende ce que l'Esprit dit aux Églises", et ces promesses sont des promesses de vie pour dès maintenant, dès aujourd'hui, des promesses de vie symbolisée par des images sacramentelles. Ainsi, à l'Église d'Ephèse, ce que l'Esprit dit aux Églises, c'est "qu'au vainqueur Je ferai manger de l'Arbre de Vie qui est dans le Paradis de mon Dieu". Manger de l'Arbre de Vie, c'est annuler la condamnation du péché originel, c'est retrouver la source de la Vie, c'est-à-dire tout à la fois le baptême qui nous met en contact avec la source d'eau vive, et puis, manger du fruit de l'Arbre de Vie, ce qui évoque l'Eucharistie. Nous retrouvons l'Eucharistie aujourd'hui, à l'Église de Pergame, où il est dit : "Au vainqueur Je donnerai la manne cachée". Vous savez que pour saint Jean, en particulier dans son évangile, la manne, cette nourriture que Dieu a donné du ciel au désert, à son peuple pendant son Exode, la manne est le signe avant-coureur de l'Eucharistie qui est le pain véritable de la Vie.

       "Je lui donnerai aussi un caillou blanc, portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, sinon celui qui le reçoit". Ce nom nouveau, c'est le nom du baptême, c'est le nom de la Vie nouvelle, c'est le nom que le catéchumène reçoit au moment d'être plongé dans le nom de Dieu, le nom du Père, le nom du Fils, et le nom de l'Esprit. Ailleurs en effet, il sera question aussi, comme un don du nom de Dieu que seul Dieu connaît, et "le nom de la cité de Jérusalem qui est l'Église". Ce nom symbolise donc l'identité profonde du chrétien vainqueur de la mort, de Satan et des tentations du péché, et ce nom, c'est son identité de salut, c'est pourquoi ce nom nouveau que porte l'individu baptisé, sauvé, est en relation étroite avec le nom même de Dieu, qui est le nom du Sauveur, et le nom de l'Église qui est le nom de la communauté du salut.

       Ces lettres aux Églises nous invitent à nous enraciner à la fois dans ce que nous appelons l'eschatologie, c'est-à-dire l'avenir de l'Église, ce vers quoi nous sommes appelés, cette manifestation finale du Fils de l'Homme dans la gloire, et à vivre cet enracinement dans l'eschatologie dès maintenant. C'est aujourd'hui que nous sommes confrontés aux tentations, aux persécutions, aux hérésies, aux luttes pour la foi. C'est aujourd'hui que nous devons devenir vainqueurs pour pouvoir entrer dans la gloire de Dieu, et dans cet aujourd'hui où nous sommes ainsi confrontés au Mal, mais assurés de la victoire, nous avons comme soutien, comme pain de la route, comme viatique, les sacrements, essentiellement l'Eucharistie et le baptême que ces lettres ne cessent d'évoquer à travers ces images du caillou, du nom nouveau, de la couleur blanche, de la manne cachée, de la nourriture qui coule de l'Arbre de Vie.

       Frères et sœurs, c'est ainsi le résumé de toute notre vie, de toute la vie de l'Église qui est signifiée par ces lettres aux Églises qui commencent l'Apocalypse, et cela nous invite à comprendre que tout ce livre de l'Apocalypse, toute cette Révélation, puisque c'est le sens de ce mot, s'adresse à nous aujourd'hui, dans le contexte concret de notre vie pour nous préparer les semences de la gloire.

       AMEN