LES DEUX TÉMOINS

Ap 11, 1-12

(7 novembre 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Jérusalem : Maquette du Temple - Les parvis

J

e pense que pour ne pas lasser l'auditoire, la répartition liturgique des textes a omis un certain nombre de passages de l'Apocalypse, notamment la deuxième série d'une part des sept sceaux qui sont ouverts les uns après les autres, et qui font apparaître tantôt la Parole de Dieu qui s'avance au milieu du monde, tantôt les chevaux qui annoncent le malheur, tantôt la destinée finale de gloire. Ensuite, un peu comme des poupées russes, comme des tables gigognes, s'enchaîne la deuxième série, ce sont les coups de trompette des anges qui sont comme les aides, les collaborateurs de l'action de Dieu. Dans tout l'Ancien Testament, les anges ont normalement chacun  la responsabilité d'un peuple. Ici il y a sept anges pour montrer que ces sept anges gouvernent l'ensemble du destin  de l'histoire du monde, c'est pour cela qu'ils sont sept et chacun de ces anges a une mission spécifique. 

       On retrouve à nouveau le même schéma, certains anges libèrent des malheurs, avec des dévastations, des famines, etc… mais à un certain moment, un ange joue un rôle non plus négatif de catastrophes, mais un rôle positif. C'est évidemment un rôle assez ambigu : vous l'avez entendu tout à l'heure, c'est le passage sur les deux témoins. L'ange, ou quelqu'un dans l'entourage de l'ange donne au visionnaire une canne ou un roseau. La canne c'est la canne de l'architecte. C'est d'ailleurs comme cela que lorsqu'on a restauré cette église, qu'on l'a nettoyée, les spécialistes qui sont venus ont essayé de déterminer quelle était la mesure de la canne avec laquelle avait été construit l'édifice, parce qu'effectivement les successions de pierres sont régies par des chiffres extrêmement précis et toutes les proportions entre les travées, la  hauteur des piliers, sont régies avec une canne d'architecte qui devait mesurer autour de quatre-vingt-dix centimètres. On a exactement la même chose quand la révolution n'avait pas encore imposé le mètre, on mesurait par coudées, ou par pouces, cela pouvait varier d'une région à l'autre et l'on avait une canne pour mesurer avec exactitude tous les éléments de l'édifice. 

       Là, c'est le voyant qui reçoit la canne pour mesurer le temple. Ici, on reprend manifestement un texte d'Ézéchiel, dans lequel il explique déjà en exil, le temple détruit, et recevant une canne, un roseau d'or, pour mesurer les dimensions du temple futur. Ici, on a pratiquement la même chose, à un petit détail près qui a son importance : l'architecte mesure le bâtiment, mais après on lui dit, le parvis du temple qui pourtant fait partie de l'espace cultuel autant que le temple qui était la demeure des Tables de la Loi et de la Torah, et là on livre le parvis aux païens. Il ne reste plus que la présence, mais le problème de l'assemblée n'est plus le même. Ce n'est plus une assemblée qui est constituée par des gens qui se séparent du monde, en fait, le parvis est livré aux païens. On a là une indication intéressante du point de vue que les chrétiens avaient : on  est dans une génération qui déjà ne va plus au temple, il est d'ailleurs sans doute déjà détruit au moment de la rédaction de l'Apocalypse. Pour les chrétiens, la symbolique du temple c'est la symbolique de la présence de Dieu. Mais pour les juifs, il était essentiel que cette présence soit au milieu d'un parvis où le peuple était rassemblé. Ici Dieu est présent au milieu du monde et le parvis fait partie de l'espace profane comme le reste des espaces de la ville dans lesquelles se trouve la Présence. 

       Déjà là, on a une certaine indication sur la manière dont on comprend la place des chrétiens dans la société : les chrétiens n'ont plus de parvis, ils n'ont plus d'espace séparé. Il n'y a plus une terre sur laquelle on peut faire fond pour habiter et préserver son identité, ce ne sont pas des moyens géographiques ni sociaux, ce ne sont pas des moyens techniques de séparation qui permettront aux chrétiens de vivre, au contraire, il n'y a plus de parvis. Donc, il n'y a plus que le temple. 

        La deuxième chose, c'est qu'à partir de là, dans une transition assez brutale, on explique qu'il y a deux témoins. Sur les deux témoins, on s'est perdu en conjectures pour essayer de trouver de qui il s'agit. Généralement, les deux oliviers et les deux flambeaux ont été assimilés à Pierre et Paul, mais il faut bien reconnaître honnêtement que l'on ne possède aucun indice. Les deux oliviers et les deux flambeaux meurent, et rien ne fait penser que c'est Pierre l'un et Paul l'autre. En revanche, ce qui est très clair c'est que les deux témoins sont inspirés par un certain nombre de détails classiques pour décrire la figure de Moïse et d'Élie. Ils sont les deux témoins prophétiques par excellence : dans la tradition juive, Moïse est considéré comme l'initiateur du mouvement prophétique, il n'y a pas eu de plus grand prophète que Moïse jusque-là. C'est pour cela qu'on a dit de Jésus : "je susciterai chez vous un prophète plus  grand que Moïse", c'est donc le chef du prophétisme, et d'autre part Élie à cause du long texte du livre des Rois qui raconte sa vie et son ministère qui était devenu plus que les autres prophètes qui avaient pourtant plus écrit que lui, l'emblème et le type même du prophète. 

       Or, c'est ce qui est intéressant dans ce récit, les deux témoins qui sont "le" Moïse et l'Élie standardisés pour manifester la puissance de la parole prophétique, cette parole prophétique est tellement liée à leur ministère et à leur personne, qu'elle va traverser le monde et la société tels qu'ils sont. Ils ne vont pas prêcher dans les églises et dans les synagogues, ils sont dans la cité. Ils meurent et ils sont exposés dans la cité, et ils ressuscitent et à ce moment-là, leur action est efficace dans la cité. Ils transforment la structure de la vie sociale et politique de leur temps. 

        Nous retrouvons ce leitmotiv qui est très important dans l'Apocalypse. Les chrétiens ne s'éprouvent pas, contrairement à ce qu'on pense, comme des séparés, comme des gens qui n'ont rien à voir avec la société, la société environnante subissant les malheurs, les chrétiens étant indemnes. Ce n'est pas vrai, c'est beaucoup trop simpliste. La manière dont on présente dans l'Apocalypse, la vie des chrétiens, c'est qu'ils sont des "Moïse" et des "Élie" dont la mission est de transporter, de faire traverser le monde à cette Parole dont ils sont les porteurs. C'est encore une réflexion sur le statut des chrétiens, sur notre propre statut. Chacun d'entre nous, nous sommes ce Moïse et cet Élie, appelés à la fois à annoncer sur les places publiques le mystère de la Parole de Dieu, destinés aussi à passer par la mort mais aussi par la résurrection, et destinés ensuite à faire rayonner la puissance de cette Parole à partir du lieu même où il vit. 

       Là encore, c'est un texte extrêmement intéressant, car il ne raconte pas des événements imaginaires, mais il touche la réalité la plus simple et la plus ordinaire de la vie des chrétiens, ce qu'on a appelé la dimension prophétique des chrétiens, ou du baptême des fidèles. A partir du moment où l'on est baptisé, on est comme ces deux témoins, ces deux oliviers ou ces deux flambeaux, nous sommes appelés à faire rayonner la Parole de Dieu et à la porter jusque dans notre mort. 

 

       AMEN