LE DÉROULEMENT DE L'HISTOIRE

Ap 6, 1-8

(5 novembre 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Auxerre : Cavalier de l'Apocalypse

F

rères et sœurs, nous entrons de plus en plus profondément dans ce monde de l'Apocalypse que nous lisons depuis quelque temps, et les symboles deviennent de plus en plus inquiétants et terribles. En effet au moment même où l'agneau a été rendu digne d'ouvrir le livre et d'en briser les sceaux, l'ouverture et le déploiement de l'histoire vont s'effectuer. C'est sans doute ce qui fait que l'Apocalypse a toujours été traitée comme un livre qui fait peur, nous allons assister à travers le brisement des sept sceaux puis ensuite de l'apparition de la sonnerie de la trompette des sept anges, à ce qui nous semble être une accumulation de fléaux absolument terribles. 

       Or, nous allons nous en tenir là pour aujourd'hui, en ce qui concerne les sept sceaux, ce n'est pas uniquement cela. En effet le fait de briser les sceaux n'annonce pas que du malheur. C'est encore une chance. En fait d'abord aux sept sceaux ne correspondent pas sept cavaliers, il y a quatre chevaux, et après on verra que ce ne sont plus des chevaux qui apparaissent, mais bien des visions de l'assemblée céleste. Le fait d'ouvrir le Livre ne libère pas que des malheurs. Même parmi les chevaux qui sont de couleurs différentes, un blanc, un rouge, un noir et un verdâtre. Dans l'Antiquité, on ne distinguait pas vert et jaune, c'est pour cela que le "vert" n'a pas du tout la connotation écologique des "verts" d'aujourd'hui, en fait c'est le même mot qui a donné aussi bien chlorophylle que l'acide chlorhydrique, la chlorophylle est verte et l'acide chlorhydrique est jaune. Mais c'est la même racine, on ne distinguait pas le vert du jaune. C'est pour cela que le cheval est verdâtre, on traduit ainsi pour essayer de trouver un moyen terme, car il a la couleur de la peau jaunie des pestiférés. 

       Le premier cheval n'est pas un mauvais cheval, il est au contraire très bon puisqu'il est blanc, ce qui est généralement une couleur très prisée dans la tradition biblique, et ce cheval blanc est monté par quelqu'un qui tient un arc, mais la distinction du cavalier, c'est qu'il a une couronne et il part en vainqueur et pour vaincre encore. Le premier cheval n'est pas un cheval annonciateur de malheur, c'est la Parole de Dieu. C'est assez intéressant comme conception de l'Histoire, parce que cela nous montre qu'au moment où l'on brise les sceaux qui dévoilent l'histoire du monde, on montre bien qu'au fur et à mesure que les sceaux sont brisés, les forces concurrentes et opposées se déchaînent dans l'histoire du monde. 

       Nous découvrons ainsi ce qu'est l'histoire du monde, et contrairement à ce qu'on pense, l'auteur de l'Apocalypse ne voit pas tout en vert, en noir ou en rouge. Les trois autres chevaux évidemment annoncent des grands malheurs pour l'humanité. Le premier cheval est rouge, couleur du sang, ce sont les guerres, c'est la violence, tout ce qui a trait à la mort violente. Le cheval noir, c'est l'austérité, on compte et on mesure à la balance ce qu'on va manger, c'est la famine, le manque et la limitation du désir. Le cheval verdâtre, c'est celui de la peste et de tous les grands malheurs qui existent à cette époque-là (on traduit "la peste", mais il ne semble pas qu'il y ait eu exactement ce que nous appelons la peste, c'était une maladie qui lui ressemblait mais ce n'était pas la peste). 

       Ce que cela veut dire du point de vue de l'Histoire de l'humanité, c'est qu'à partir du moment où les sceaux sont brisés vont agir dans l'histoire du monde, des forces qui ne sont pas uniquement malfaisantes. C'est comme la parabole de Jésus de l'ivraie et du bon grain l'avait déjà dit à sa manière, c'est l'entremêlement, l'entrelacement des forces du cheval blanc qui part pour vaincre, c'est la Parole de Dieu qui va emporter la victoire sur le monde, et qui va vaincre encore. C'est le combat de cette Parole qui s'affronte aux autres chevaux qui eux vont aussi continuer à agir et ce sera la violence, le sang versé, la mort et la famine. 

        Frères et sœurs, je crois que là aussi contrairement à ce qu'on pense, le livre de l'Apocalypse est le livre d'une grande lucidité sur le déroulement de l'Histoire. C'est exactement ce que nous vivons. Il y a toujours le cheval blanc, il y a toujours la Parole de Dieu qui est annoncée, il y a toujours les témoins qui s'avancent non pas pour vaincre par la force et la violence, mais par la Parole, et d'autre part les forces du mal qui continuent à agir. C'est précisément cela qui est intéressant, au moment même de la ferveur de la première annonce de l'évangile, on était lucide et on n'a pas cru qu'on allait transformer le monde d'un coup de baguette magique. L'Apocalypse est d'un réalisme et d'une observation des choses extrêmement précise. Les premiers chrétiens savent qu'ils sont à la fois portés et dynamisés par la puissance de la Parole du cheval blanc, mais en même temps, ils voient très bien que toutes les autres forces de mort, de maladie, de famine, etc … continuent à agir dans le monde. 

       C'est ce qui fait que le livre de l'Apocalypse est un réel encouragement, parce que nous verrons que l'ouverture des sceaux suivants montre encore d'autres choses par rapport à cette espèce de combat, mais ici, nous avons la manière dont on conçoit l'histoire. L'Histoire, c'est le lieu où à la fois se débattent les puissances de mal symbolisées par les trois chevaux de couleur et une puissance de bien qui est symbolisée ici par le cheval blanc, la Parole de Dieu. C'est ce qui est le sens profond de l'histoire telle que nous la vivons maintenant. Cela ne veut pas dire que c'est le dernier mot, que c'est la fin, mais cela veut dire que nous ne pourrons jamais éprouver notre vie présente et être des témoins de la Parole de Dieu, être comme ceux qui suivent le cheval blanc, autrement que comme un conflit, un combat, et une souffrance dans notre vie. 

 

       AMEN