L'ÉGLISE FAIT SON CHEMIN

Ap 19, 1-9

(20 novembre 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

rères et sœurs, à travers ces derniers chapitres de l'Apocalypse nous sommes ramenés à une méditation des premières communautés chrétienne qui est assez surprenante. Il ne faut pas se faire d'illusions, même si l'Apocalypse est sans doute écrite à la fin du premier siècle, la réalité de l'Église au plan de son existence sur la terre, était extrêmement réduite. C'était une sorte de guirlande, de chapelet de petites communautés sur le bord de la Méditerranée surtout orientale, très peu en Occident, et ces communautés étaient vraiment peu de choses. Elles étaient d'autant plus insignifiantes du point de vue de l'histoire universelle que, à vues humaines, on pouvait les considérer comme destinées à périr à plus ou moins brève échéance. Tout le livre de l'Apocalypse respire cette atmosphère de persécution puissante, une sorte de résistance profonde du point de vue de la société contemporaine à l'introduction de ce message évangélique. Donc, tout ce qu'on lit est assez paradoxal, parce que le livre de l'Apocalypse commence d'une façon plutôt paisible, une vision du Seigneur ressuscité, le Seigneur de la gloire, garant de ce que la résurrection est encore effective aujourd'hui, puis un certain nombre de lettres qui sont des recommandations, des injonctions faites aux Églises pour que dans leur petitesse et leur modestie, elles restent fidèles à l'évangile qu'elles ont reçu. Et puis tout à coup, l'atmosphère change, tantôt on est au ciel avec une assemblé d'élus, des martyrs, des témoins, tantôt on est sur la terre, et quand on est sur la terre, c'est vraiment la catastrophe. 

        Au fur et à mesure que le livre avance, c'est vraiment une révélation, un dévoilement, c'est-à-dire qu'on voit petit à petit dans toute leur puissance, les forces du mal et on voit aussi en même temps réagir d'autres forces qui sont fondamentalement liées à l'Église sur la terre. C'est précisément cela qui paraît être le plus intéressant dans  l'Apocalypse : les premiers chrétiens ont cru, et c'est pour cela qu'ils sont chrétiens, que la venue du Messie sur la terre était la possibilité pour le monde céleste, en l'occurrence, le Fils de Dieu, d'entrer sur la terre. La proclamation de la résurrection, la proclamation de la venue du Christ Messie dans le monde, incarné, partageant notre vie d'homme, notre mort d'homme, c'est déjà admis dans la foi de ces toutes premières communautés que c'est l'irruption du monde céleste sur la terre. C'est d'ailleurs pour cela que le livre de l'Apocalypse commence par une vision du Ressuscité, c'est pour bien montrer que ce fait ayant été circonscrit historiquement dans la personne de Jésus de Nazareth, quia prêché, un prophète puissant en œuvres et en paroles, et qui est mort et ressuscité, et cette réalité-là est toujours d'actualité. Le Christ ressuscité est toujours au cœur du monde. 

        Ce qu'évoque l'Apocalypse et qui est un apport absolument décisif pour la suite de l'histoire de l'Église, c'est que ce qui s'est passé dans le Christ, d'une certaine manière, se passe aujourd'hui dans l'histoire et dans l'Église. L'Apocalypse ne s'est pas contentée de reprendre les vieux schémas d'un certain nombre de textes juifs prenant les mêmes images et les mêmes thèmes, pour dire qu'Israël allait vaincre le monde. Ici, il y a quelque chose de plus : de même que le Fils de Dieu, personnage céleste est entré personnellement dans l'histoire du monde, maintenant, Il fait entrer son œuvre de salut collectivement à travers les communautés chrétiennes. 

       Evidemment à ce moment-là, il s'agit de manifester cette entrée. Cette entrée en général, c'est tout ce mystère de l'épouse qui descend du ciel, qui vient sur les nuées du ciel à la rencontre de son Seigneur, c'est cette assemblée qui prie, qui chante, qui célèbre les puissances de Dieu. Mais c'est à comprendre de la façon la plus radicale qui soit, cette réalité-là, de puissance du monde céleste à l'œuvre actuellement dans le monde est effectivement tangible, visible. Ce n'est pas simplement les souvenirs ou la prolongation du Ressuscité, c'est un nouvel apport. C'est vraiment la puissance de l'Esprit qui suscite une communauté capable malgré la persécution, de s'affronter au monde. Ce n'est pas simplement le Seigneur qui descend du ciel pour sauver les hommes, mais ensuite c'est aussi l'Église qui descend du ciel pour rassembler les hommes et pour vaincre les puissances du mal et pour accomplir le dessein de Dieu. 

       Le côté le plus étonnant de l'Apocalypse c'est que l'Église elle-même n'est pas simplement envisagée sous l'aspect des petites communautés croyantes répandues sur les bords de la Méditerranée, elle est vraiment cette réalité qui descend du ciel dans la puissance de l'Esprit comme le Christ est descendu du ciel. Ce qui fait la force de l'Église, ce n'est pas le nombre d'adeptes dans les différentes cités d'Asie mineure, mais c'est la réalité nouvelle que le Christ a créée par sa mort et sa résurrection et qui s'empare du cœur d'un certain nombre d'hommes, apparemment très faible, très peu, mais qui est suffisant à cause de la puissance même du Dieu vivant qui manifeste son salut dans cette Église qui est capable d'affronter les puissances du mal. 

        Les premiers chrétiens ont vraiment cru à l'Église, même si cela peut nous paraître paradoxal. Bien sûr qu'ils ont cru au Christ ressuscité, mais ils ont aussi vraiment cru à l'Église. Ils ont eu conscience très tôt que le petit peuple qu'ils formaient, perdu au milieu d'un océan qu'on nous décrit comme un océan de violence, de guerre, de destruction, ils ont eu la conscience que tout cela, c'était la réalité céleste qui était maintenant au cœur du monde et de l'histoire. Ils se sont perçus comme cela. C'est sûr qu'aujourd'hui, même si on est plus nombreux, on est plus modestes. On a un peu peur de se présenter comme une sorte de réalité céleste qui fait irruption dans le monde, généralement quand les gens commencent à prendre ce discours-là, on a peur, on fuit parce qu'on se dit que cela sent la secte. Ce n'est pas nécessairement la secte, ce ne sont pas les hommes eux-mêmes qui ont ce pouvoir, mais c'est le fait que nous soyons saisis par la grâce de Dieu et constitués en Église par un principe qui nous dépasse, qui ne sont pas les principes qui viennent de l'histoire, de la tradition, de la continuité, mais c'est véritablement cette réalité qui ne cesse de descendre de Dieu pour former l'épouse, ce peuple qui va à la rencontre de son Seigneur et qui, malgré les échecs, les persécutions, les moments de violence extrême auxquels cette Église est affrontée, elle n'en continue pas moins son chemin sur la terre, et à cause même de l'intention divine qui est sur elle, elle est sûre de sa victoire. 

 

        AMEN