L'ÉCRITURE DEMEURE

Ap 3, 7-13 ; Lc 21, 1-4

(7 novembre 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Billom : Ecris ! 

F

rères et sœurs, comme depuis quelques jours, nous continuons cette lecture de l'Apocalypse et je voudrais attirer votre attention sur un détail qui est très important, le fait que chacune des lettres que nous lisons, aux sept Églises, commence toujours par la même formule: "A l'ange de l'Église de … écris". Cela nous paraît normal qu'il y ait au début de l'Apocalypse sept lettres. Il faut reconnaître que ce n'est pas normal. Apocalypse veut dire "révélation", lever le voile, qui dit Apocalypse, dit "vision". 

       Quand on regarde la suite du livre de l'Apocalypse, ce sont des visions et non pas des lettres. Je crois que jamais on ne dit au visionnaire : écris la vision. Jean a pour mission de raconter les visions et il les racontera par écrit, mais il ne reçoit pas explicitement l'ordre de les présenter sous forme épistolaire. Alors qu'au contraire dans la toute première partie de l'Apocalypse, les deux premiers chapitres qui contiennent ces fameuses sept lettres, ici c'est le but. Il n'y a pas à proprement parler de vision à transcrire, on n'est pas dans le domaine du visuel et de l'œil, on est même pas exactement dans le domaine de l'auditif, on est dans le domaine de l'écrit : "A l'ange de … écris !" Il y a là une intention, une manière de procéder, ce n'est pas la même chose de raconter des visions, par exemple raconter le film qu'on a vu, on pourrait comparer le corps du livre de l'Apocalypse à quelqu'un qui raconte une super production avec de la science-fiction, et d'autre part de transmettre par écrit des messages. Vous remarquerez que dans les apparitions modernes, c'est distingué, les visions et les messages écrits. Ce n'est pas exactement la même intention ni le même but recherché objectivement lorsque le Seigneur de gloire (toute lettre et vision viennent du Seigneur glorifié), s'adresse à quelqu'un, ce sont deux modes différents. 

       Que veut dire écrire une lettre ? Pourquoi le Seigneur ressuscité, le Vivant, l'Alpha et l'Omega, a besoin de parler aux Églises par une lettre, un document écrit. Peut-être que maintenant on a perdu un peu le sens de cela, mais dans l'Antiquité on le savait fort bien et jusqu'à l'invention du téléphone, on le savait très bien, écrire c'est un lien de communication très personnel. On écrit à quelqu'un. Dans le Nouveau Testament d'ailleurs, c'est une chose que l'on constate souvent, les hommes comme Paul, ou Pierre, écrivent des lettres. Ils n'écrivent pas des traités adaptables à tout le monde, c'est  nous qui plus tard, faisons l'adaptation, mais au début, c'est écrit pour "telle" communauté. L'écriture c'est l'adresse individuelle du Seigneur à chaque Église. Paradoxalement, l'écriture au départ c'est le fait de vouloir rencontrer personnellement par ce signe unique qui est le document écrit par lequel on veut communiquer un message (souvenez-vous qu'il n'y a pas encore l'imprimerie). 

       C'est donc l'aspect personnalisé du message que Dieu veut communiquer à l'ange de l'Église. C'est le fait que la première communauté chrétienne est conscience de la réalité que le Seigneur est ressuscité, qu'Il siège à la droite du Père, qu'on n'a plus le contact immédiat comme on pouvait l'avoir avant, c'est la lettre écrite qui va tenir la place du corps et de la présence personnelle, charnelle du Seigneur ressuscité. 

       Je crois que c'est cela la clé de ces lettres de l'Apocalypse. Le Christ, maintenant qu'Il est dans les cieux peut encore se communiquer à chaque Église dans la consistance même du corps de l'écrit, du corps du document, pour être proche au cœur même de la vie des communautés individuelles. Je pense que c'est le cœur même de la lectio divina, cette pratique de la lecture et de la méditation de l'Écriture qu'on fait dans les monastères et que peut-être certains d'entre vous pratiquent aussi. Pour nous l'Écriture n'est pas une sorte de document, c'est la Parole en tant qu'elle est adressée comme lettre personnalisée à chacun d'entre nous. 

       Il y a une deuxième caractéristique de l'Écriture. C'était très important dans le monde romain. Vous connaissez sans doute ce vieux proverbe romain : verba volante, scripta manent, les paroles volent, les écrits restent. Si personnalisé que ce soit, c'est un document qui est consultable à plusieurs reprises. Même si ce document rapporte toujours les paroles à l'identique, on peut chaque fois s'y référer à travers le temps et à travers la durée. Comme chacune de ces lettres explique aux communautés d'une part leur situation et les exigences profondes que Dieu a pour elles dans cette situation : rejeter ceux qui se trompent, ne pas fréquenter la synagogue de Satan, toutes les injonctions que l'on trouve et qui sont d'ailleurs un peu mystérieuses parce qu'on a perdu l'arrière-fond historique de ces affaires-là. La chose est écrite, la communauté peut s'y référer sans cesse pour revenir voir ce que le Seigneur demande d'elle et de voir si effectivement, elle y répond. 

       D'autre part, il y a une promesse et qui dit promesse, dit promesse pour l'avenir. C'est pour cela que dans le monde ancien comme encore aujourd'hui, quand on a des promesses à faire, on préfère généralement que ces promesses soient dûment écrites et signées. C'est donc l'authentification des promesses du Ressuscité et l'authentification des exigences. On peut mesurer la vie de l'Église à la mesure de l'Écriture et c'est encore vrai aujourd'hui. C'est pour cela que dans chaque eucharistie nous lisons l'Écriture comme si c'était une lettre qui nous était adressée aujourd'hui qui nous rappelle ce que nous devons être par rapport au plan et au dessein de Dieu, et qui nous rappelle la promesse de Dieu : "Vous serez avec moi dans mon Royaume".

       Ces sept lettres de l'Apocalypse sont la première mise en œuvre de la manière dont les chrétiens doivent accueillir la Parole de Dieu : toujours y reconnaître fondamentalement cette dimension personnelle de la foi, puis, accepter que cette Parole nous juge et nous remette devant les exigences profondes et fondamentales de notre vie, et cela sur la continuité, sur la durée. Et enfin, recevoir cette Écriture comme la promesse authentique que Dieu fait de nous rassembler un jour auprès de lui. 

 

       AMEN