THÉOLOGIE DE LA FOI DANS L'ANCIEN TESTAMENT

He 11, 1-8

(17 aout 2004)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C

ela fait déjà un bon moment que nous écoutons régulièrement l'épître aux Hébreux. Ce n'est pas un texte facile, et je vous disais l'autre jour qu'une des choses terribles dans ce texte c'est qu'il fait une opposition radicale entre l'effort des religions qui sans arrêt, à travers la répétition des rites, essaie de dire humainement, de symboliser quelque chose pour Dieu : la demande du pardon, l'offrande, la louange.

Mais l'épître aux Hébreux est un texte vraiment subversif, puisqu'il dit qu'on a beau faire tout ce qu'on veut du point de vue humain, cela ne suffira jamais. Je vous disais que c'était un peu le côté de Luther, (c'est d'ailleurs curieux parce qu'il n'aimait pas beaucoup l'épître aux Hébreux), mais de ce point de vue-là, c'est un peu la même théologie, c'est-à-dire que tous les efforts que peut faire l'homme pour essayer de manifester à Dieu sa bonne volonté, ses efforts, son courage, finalement, tout cela on le répète sans arrêt, et c'est là le grand argument de l'épître aux Hébreux, plus vous répétez les sacrifices, moins cela marche. Autrement dit, le résultat, c'est qu'on a l'impression que l'épître aux Hébreux est faite pour désespérer Billancourt. On dit aux gens, vous pouvez essayer de faire tous les efforts que vous voulez, offrir les sacrifices, les taureaux, les moutons, les colombes, les pigeons et tout le reste, cela ne sert à rien ! Il n'y a qu'un sacrifice qui vaut la peine, c'est le sacrifice que le Christ lui-même a offert et celui-là sauve. Il ne faut donc pas essayer de miser sur le fait que l'homme symbolise sa relation avec Dieu, mais il faut accepter que Dieu ait symbolisé lui-même sa relation avec l'homme, à travers son Incarnation, sa mort et sa Résurrection. Je crois que c'est cela le côté subversif du christianisme, par rapport à toutes les religions, c'est qu'il dit : en fait, nous ne pouvons pas dire ce qu'est Dieu pour nous, il n'y a que Dieu qui peut nous le dire, et Il nous le dit par sa mort.

Il faut bien reconnaître que l'Église de temps en temps, a continué à puiser dans le bien-fonds des religions, dans les traditions, les coutumes, depuis les grandes manifestations religieuses, jusqu'à la bénédiction des calissons. On donne quand même un peu dans ce registre … Effectivement, à la fin de l'épître aux Hébreux, (nous commençons la dernière partie), c'est très intéressant à ce titre-là.

Est-ce que l'auteur qui parle à des juifs, donc des gens qui sont pétris de ritualisme, des gens complètement imbibés de traditions religieuses, de rites, de sacrifices, etc … peut-on oser leur dire que tout cela au fond, ne sert à rien ? Il y a alors une chose assez extraordinaire du point de vue du rebondissement de la pensée de l'épître aux Hébreux, l'auteur est extrêmement astucieux, (on ne sait pas trop qui c'est, on pense à Apollos), et il dit ceci : ah ! il reste quand même quelque chose à l'Ancien Testament, c'est la foi. C'est assez surprenant, parce qu'on pourrait penser précisément que la foi n'appartient qu'au Nouveau Testament. Eh bien non ! Je crois que l'épître aux Hébreux porte en elle une théologie de la foi très originale. C'est comme si l'auteur disait à ces bons juifs pieux, héritiers d'Abraham, des promesses à David : en réalité, je vous ai cassé la baraque, mais il reste quelque chose. Tous ces gens qui ont vécu avant nous, pourquoi y avait-il un sens ? C'est par la foi. Autrement dit, leur comportement religieux n'est pas absolument nul, mais il valait non pas en tant qu'acte religieux, mais par la foi qui le portait. C'est pour cela qu'on va avoir cette grande énumération qui commence ainsi : par la foi, je crois que le monde a été créé, par la foi, Noé, par la foi Abraham, par la foi David, les patriarches, les prophètes, c'est la véritable théologie de l'Ancien Testament. Et à mon avis, avec le discours d'Étienne dans les Actes, c'est la première grande théologie de l'Ancien Testament. Qu'est-ce qui fait tenir l'Ancien Testament ? C'est la foi. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'il y a dans l'homme une sorte de capacité de faire confiance à son Dieu, qui n'est peut-être pas exactement ce que nous appellerions aujourd'hui la foi surnaturelle, comme on parle de la vertu théologale de foi, mais qui est un comportement global de l'homme, qui au sein même de ses comportements religieux, (juifs ici, mais je crois qu'on peut dire aussi païens), manifeste dans ce comportement religieux une certaine relation de confiance avec Dieu qui sauve le sens même de l'existence religieuse.

C'est assez subtil, mais c'est un peu ce qu'on veut dire aujourd'hui dans un temps de trouble et de confusion religieuse quand même nettement plus fort qu'à l'époque de l'épître aux Hébreux, c'est ce qu'on veut dire lorsqu'on parle de la bonne volonté chez les êtres religieux. Lorsqu'on dit que la religion est quelque chose qui, finalement, est bon pour l'homme parce que cela le dispose à une certaine attitude vis-à-vis de Dieu ou du divin. C'est la première forme de la foi. Ce n'est pas encore une foi en la révélation d'un Dieu qui dit qui Il est, mais c'est une foi qui marche vraiment comme à tâtons, qui navigue un peu dans le noir, et qui fait que lorsqu'on voit un frère d'une autre religion (et personnellement, je trouve que c'est très important), on peut penser qu'il y a quelque chose de cette foi-là dans son cœur, que malgré les étroitesses de certaines expressions religieuses, malgré les limites d'un certain nombre de comportements un peu figés, un peu raidis, mais qui est exempte de cette raideur, de cette rigidité, il y a au fond, une sorte d'attitude de confiance en son Dieu dont il a peut-être des représentations extrêmement primaires et sommaires, mais qui est au fond, la révélation de sa grandeur humaine. Plus encore, la révélation que déjà, Dieu est à l'œuvre dans son cœur pour approfondir le rapport qui va devenir celui de la justice et du salut.

C'est pourquoi, je vous invite à relire ces chapitres onze et douze de l'épître aux Hébreux, ce chapitre sur la foi est très original, et loin d'aller dans le sens d'une sorte d'étroitesse, d'intolérance, c'est un des plus beaux textes pour dire que la foi est quelque chose qui est resté dans le comportement de l'humanité et dans la foi des patriarches, des prophètes et de tous ceux qui ne pouvaient pas encore croire explicitement au Christ, mais qui ont vécu dans l'attente même du Christ.

Que cela nous aide à remettre nos pendules à l'heure, et surtout à porter un autre regard sur les autres mouvements religieux, parce que s'il y a bien un problème aujourd'hui, au moment de la mondialisation, c'est celui de la rencontre des religions, et ce n'est pas si facile que cela !

 

AMEN