LE SACERDOCE DES FIDÈLES

He 7, 22-28 et 8, 6

(6 février 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

L

'épître aux Hébreux est l'épître du sacerdoce. Il est tout de même étonnant que cette épître du sacerdoce ne parle jamais des prêtres ni des évêques ni des diacres ni d'aucun ministère qui s'exerce dans l'Église. Il y a même un moment où l'auteur dit : "Si Jésus était sur la terre actuellement, Il ne serait sûrement pas prêtre !" Pourquoi cela ? Parce que le sacerdoce, dans l'épître aux Hébreux, le sacerdoce dont il est question n'est pas du tout le sacerdoce ministériel des prêtres. Le sacerdoce, dans la tradition du Nouveau Testament renvoie à deux choses qui ne sont jamais ni mélangées ni confondues : d'une part le sacerdoce auquel nous pensons spontanément et qui est le "service" des prêtres, et de l'autre un sacerdoce qui concerne tout chrétien, tout homme qui croit au Christ. C'est de ce sacerdoce-là dont il est question dans les textes de Vatican II qui reprend lui-même l'expression biblique du "sacerdoce royal" qui concerne tous les baptisés. J'aimerais, à la lumière du texte de l'épître aux Hébreux, réfléchir sur ce sacerdoce qui est le sacerdoce de chacun d'entre nous.

       Tout baptisé est prêtre. Il est prêtre non pas au sens où il y a des prêtres pour présider l'eucharistie et les autres célébrations sacramentelles à l'intérieur de la communauté chrétienne, mais tout baptisé est prêtre au sens où il participe réellement, dans toute sa vie, au sacerdoce du Christ. Mais qu'est-ce que cela veut dire ?

       Ce qui fait l'originalité et la marque décisive du sacerdoce du Christ, tel que nous le présente l'épître aux Hébreux, c'est que Jésus est devenu le garant d'une alliance meilleure, meilleure que l'ancienne Alliance, une alliance définitive. Le sacerdoce, c'est toujours le service d'une Alliance. Qu'est-ce que c'est qu'une alliance? C'est l'union de deux partenaires. Or l'union entre les deux partenaires, l'Alliance qu'il s'agit de réaliser, c'est l'union totale et définitive des hommes à Dieu. Et cette union n'est possible et n'a été réalisée que parce que le Christ Lui-même, et Lui seul, est capable de réaliser cette union et cette rencontre.

       "Le Christ est précisément le grand-prêtre qu'il nous fallait, saint, innocent, immaculé, séparé des pécheurs, élevé plus haut que les cieux, qui ne soit pas journellement astreint à des purifications, comme l'étaient les autres grands-prêtres qui offraient des sacrifices d'abord pour leurs propres péchés, mais Lui-même, Il l'a fait une fois pour toutes en s'offrant Lui-même."

       Voilà exactement ce qu'est le sacerdoce du Christ. Il a pris chair. Il a pris notre existence, et dans cette existence d'homme, Lui, le Fils de Dieu, s'est offert parfaitement Lui-même à son Père. Il n'y a pas d'autre manière plus forte, plus décisive et plus totale de réaliser l'unité et l'alliance avec quelqu'un que de s'offrir à lui, de se donner à lui. C'est pour cela que l'image de l'amour conjugal est une image par excellence de l'Alliance parce que les conjoints se donnent l'un à l'autre, ils s'offrent l'un à l'autre. Le sacerdoce du Christ, c'est qu'Il s'est offert, en notre nom à tous, au Père. Par conséquent, toute la foi chrétienne, toute la vie chrétienne consiste purement et simplement à participer à ce mouvement d'offrande du Christ qui se donne Lui-même totalement au Père.

       Nous sommes prêtres au sens où nous sommes rendus, par le Christ, capables de nous offrir nous-mêmes à Dieu notre Père, "par Lui, avec Lui et en Lui" comme on le dit à la fin du Canon. Le sacerdoce du Christ c'est ce qui, pour la première fois dans une humanité concrète comme la sienne, a réalisé la totale union, la totale intimité et la totale alliance entre un homme et Dieu, Jésus dans son humanité et son Père, pour que désormais toute alliance entre un homme et Dieu le Père soit vraiment possible.

       Aujourd'hui encore, tout chrétien est appelé à vivre dans cette alliance meilleure, c'est-à-dire à participer, à recevoir la vie, la grâce et l'amour du Christ, pour être, à son tour, uni au Père comme le Christ est uni à son Père, et c'est cela le "sacerdoce royal" des baptisés. C'est cela le sacerdoce royal de tous les membres de l'Église. Au service de ce sacerdoce-là est mis le sacerdoce ministériel qu'exercent les prêtres, mais c'est un service et c'est second. Ce ministère sacerdotal que nous exerçons n'aurait aucun sens aujourd'hui s'il n'était au service de ce premier et fondamental sacerdoce par lequel, depuis le baptême, vous êtes voués, vous êtes consacrés à Dieu le Père, par la grâce de Jésus-Christ. Le sacerdoce des évêques, des prêtres, de toute la succession apostolique n'a de sens et de vérité que parce qu'il est le service du sacerdoce royal des fidèles, c'est-à-dire la capacité de s'offrir totalement et réellement au Christ.

       Ainsi le sacerdoce est une grâce, la grâce que nous a faite le Christ, la grâce de pouvoir nous donner totalement au Père comme Lui-même l'a fait. Bien sûr Lui-même l'a fait parce qu'Il était sans péché, parce que le geste même, le don de soi dans lequel Il l'a accompli était totalement pur et innocent. Nous-mêmes, nous n'en sommes pas là, et nous avons besoin de toute la vie, et peut-être même d'une certaine purification après notre vie, pour que ce geste d'offrande de nous-mêmes soit totalement parfait et totalement donné.

       En attendant, chaque fois que nous sommes rassemblés pour l'eucharistie, nous sommes vraiment tous ensemble, ici, un peuple royal, car lorsque nous offrons ce pain et ce vin, lorsque nous le recevons, lorsque nous y communions, c'est d'abord pour participer réellement au "sacerdoce royal" de Jésus-Christ. Et l'eucharistie n'a pas d'autre sens que, recevant le pain et le vin qui sont le corps et le sang du Christ offert au Père, nous soyons progressivement configurés dans ce mouvement d'offrande, afin que nous-mêmes nous devenions le même corps que Jésus-Christ, pour qu'un jour, à la fin des temps, nous lui soyons totalement offerts et totalement consacrés dans la grâce et la puissance de l'Esprit.

       AMEN