PAROLE OU TÉMOIGNAGE ?

Ac 20, 17-18 a+28-36

(30 juillet 1980)

Homélie de Jean BOLOMEY

 

Le service : Lavement des pieds

D

e Saint Pierre Chrysologue nous ne connaissons pas grand chose, sauf peut-être ceci qu'il prêchait d'une manière brève et simple. Sans doute n'avait-il pas besoin de parler beaucoup pour se faire comprendre. Il suffisait de le regarder vivre. De nos jours, c'est le Pape Paul VI qui l'a dit, les hommes demandent plutôt des témoins que des faiseurs de beaux discours. Depuis Esope, nous le savons bien, la langue est la meilleure et la pire des choses. La meilleure quand elle transmet des paroles d'amour et de bénédiction, mais la pire quand elle sème la zizanie, quand elle dégrade, quand elle salit, quand elle égare l'intelligence.

        Or voici que dans la première lecture, saint Paul met en garde les responsables d'une église locale contre des gens à la parole perverse. On pourrait croire qu'au moins dans l'Église où nous adorons le Verbe de Dieu, la parole soit toujours droite et pure. En réalité, depuis le commencement, l'Église n'a cessé de lutter contre les hérésies, inflation de la parole, égarement de l'intelligence. A toutes les époques, et la nôtre ne fait pas exception. Sans doute, pour nous conduire, nous avons le magistère qui interprète les données de l'Écriture et de la Tradition, pour les appliquer à notre temps, mais il faut bien reconnaître que ce n'est pas toujours du premier coup que l'Église a trouvé la bonne réponse aux questions qui se posent dans le temps. Quelques fois on a vu les contestataires et les réformateurs avoir raison. C'est alors que nous pourrions peut-être trouver dans l'évangile de ce jour, une parole sûre pour le discernement du vrai.

       Les disciples n'ont pas encore bien saisi de quoi Jésus veut parler quand il enseigne son Royaume. Tout à leurs ambitions humaines, ils cherchent à avoir, comme en toutes choses, comme nous-mêmes, la première place. "Qui est le plus grand ?" Qui va avoir la première place ? Qui aura droit aux discours flatteurs ? Voilà une dispute qui dure depuis l'histoire des hommes et qui ne s'est pas encore éteinte de nos jours. Qui est le plus grand ? Quel est celui qui a raison ? Est-ce l'homme de l'Est ? Est-ce l'homme de l'Ouest ? Est-ce l'homme du Nord ? Est-ce l'homme du Sud ? Avec sa pédagogie inflexible, Jésus nous demande de dépasser la question et esquisse un élément de solution. Le plus grand ne gagne pas son rang par une belle parole ni par un tour de force. La vérité ne se découvre pas dans un discours flatteur, mais par un geste d'amour c'est-à-dire de service. Celui qui est le plus grand, celui qui est le plus près de la vérité, c'est celui qui est davantage au service de ses frères, parce que servir c'est aimer, et "Dieu est amour." Quelle ascèse pour notre intelligence et pour notre manie de faire des discours !

       Peut-être pourrions-nous encore tenter d'en faire l'application à notre communauté paroissiale et à nous-mêmes ? Parmi nous il y en a sans doute qui sont trop ceci ou trop cela. Cela se voit bien et nous avons tout de suite envie de les classer, de les hiérarchiser, si possible de les convertir à nos propres manières de voir et de faire. Ce n'est pas cela que nous demande l'évangile. Sans fermer les yeux, nous devons être les serviteurs les uns des autres, c'est-à-dire d'abord, nous accepter tels que nous sommes, avec nos différences, et nous aimer ainsi concrètement. Ce qui compte aux yeux de Dieu et sans doute aussi aux yeux des incroyants qui nous entourent, ce n'est pas que nous soyons tous sur le même modèle, mais que nous nous aimions les uns les autres, que nous puissions de nouveau faire lever cette parole : "Voyez comme ils s'aiment !"

       Nous voilà en quelque sorte, au pied du mur. Ce chemin de service n'est pas possible à un cœur humain. Il faut d'abord que nous laissions Jésus nous servir. Et nous ne pouvons pas ne pas évoquer cette extraordinaire parabole en acte, le soir du jeudi saint, lorsque Jésus s'est agenouillé devant ses disciples pour leur laver les pieds. Le premier, Jésus nous a servis jusqu'à la mort. Et c'est dans la mesure où nous acceptons, humblement, de nous laisser servir par Jésus, que nous pourrons nous-mêmes nous mettre au service les uns des autres. Quand nous entrons dans son eucharistie, c'est encore Jésus qui nous sert. Réjouissons-nous, car bientôt, selon sa parole, nous mangerons et nous boirons avec Lui, dans son Royaume.

 

       AMEN