LITURGIE OU DÉVOTION ?

2 R 2, 5-15 ; Jn 15, 9-17

(13 février 1990)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

imanche, après la messe, quelqu'un est venu me demander pourquoi ce 11 février, fête des apparitions à Lourdes, on n'avait pas chanté un chant à la Vierge. Question qui peut se po­ser quand, dans le calendrier liturgique des fêtes glis­sent sous d'autres fêtes ou cèdent la place à la solen­nité de la Résurrection que constitue chaque diman­che.

Mais il est un autre élément important qui est de ne pas confondre le sacramentel et sans aucune idée péjorative toutes les dévotions que nous pouvons cultiver à l'intérieur de nous-mêmes. Je dis cela pour signifier que la véritable motivation de la participa­tion à la messe ne peut pas rester seulement un acte de "religion" que je veux poser pour moi ou pour les autres mais à partir de moi. Si à la fin d'une messe, on ne célèbre pas la Vierge par un chant, comme on le fait après les Vêpres, c'est pour ne pas mettre sur le même plan l'acte objectif de l'eucharistie qui nous rassemble comme Église, qui nous construit comme corps, et le plus large spectre de mes affections spiri­tuelles, de mes démarches spirituelles intérieures qui peuvent trouver une audience commune, mais qui n'ont pas systématiquement leur place à côté de l'ob­jectivité du sacrement qui lui est un acte réel presque "froid", qui nous rassemble comme communauté.

A partir de cette remarque, nous avons à nous poser cette question : Quand je viens à la messe, en semaine par exemple, quelle est la démarche que j'opère ? Nous sommes tous un peu faits de la même matière et nous venons beaucoup pour nous. Quand je dis "pour nous" ce n'est pas forcément pour ma pomme ou pour mon histoire, c'est aussi pour ceux que je porte avec moi et qui sont peut-être très nom­breux. De fait, beaucoup d'entre vous, portent en cette eucharistie quotidienne nombre d'intentions secrètes ou exprimées importantes au sujet du quartier, de la ville ou du monde. C'est bien là le lieu de prier pour ceux qui nous sont chers, qui nous sont proches ou pour qui nous voulons confier au Seigneur. Mais, plus large encore, l'acte que nous posons ne nous appar­tient pas. Car il est construction du corps du Christ, construction du corps de l'Église. Et la démarche que je fais ici n'est pas de "retartiner" ma vie spirituelle mais de croire que l'Église se construit et que notre vocation est d'aider à construire l'Église, moi de façon permanente, vous comme si vous étiez les envoyés d'une multitude de gens qui ne peuvent et que vous associez à l'eucharistie par votre présence à la messe.

Il ne faut pas confondre un acte personnel d'adoration, un acte de prière, une volonté de rejoin­dre le Christ en son for intérieur, un désir d'en savou­rer plus ou moins délicieusement la présence, d'y ajouter des éléments de notre propre vie spirituelle comme le "Je vous salue Marie" ou le chapelet avec un acte liturgique qui n'est pas de même niveau. Car l'eucharistie est une célébration liturgique, un sacre­ment purement objectif auquel je participe comme instrument réel. Non pas que mon histoire ou ma vie n'intervient pas dans cette présence à la messe, mais lorsque moi-même dans quelques instants je vais re­dire les prières que vous connaissez et qui permettent au Christ d'être présent en son corps et en son sang, je participe "instrumentalement" à cette consécration du pain et du vin. Mon état d'âme intérieur n'intervient en rien, heureusement pour vous d'ailleurs. Il y a une objectivité pure de mon ordination qui vous permet d'être surs que le Christ sera présent après la prière eucharistique et la préface.

Je pense qu'il est important de ne pas confon­dre des dévotions aussi nobles soient-elles, aussi im­portantes soient-elles, dévotions personnelles donc subjectives, avec l'acte objectif de l'eucharistie. Je vous demande donc de réfléchir un peu à nos motiva­tions. Il y a dans notre appartenance à l'Église une conversion à opérer pour qu'elle devienne la dimen­sion même de l'Église, quitte à écarteler ce petit côté subjectif qui n'est pas laid en soi, mais un peu res­treint. Et votre disponibilité, votre désir même de Dieu vous rend responsable de cette construction de l'Église. Ce n'est pas pour vous ou pour vos proches que vous le faites, mais pour le Christ, corps total qui veut rassembler tous les hommes. C'est ce que j'ai répondu à cette personne.

On dit parfois qu'à saint Jean de Malte nous sommes "peu mariaux". Je crois qu'il y a des pudeurs d'hommes et de prêtres à respecter. Il peut y avoir une dévotion personnelle à Marie qui ne se manifeste pas forcément dans l'exercice du sacerdoce et il ne faut pas confondre les deux choses. Non, les pauvres frè­res ne sont pas loin de comprendre Marie. Il y a une autre réalité et une objectivité de l'acte sacramentel à laquelle nous tenons et participons tous ensemble.

 

 

AMEN