PÈRE OU PATRON ?
Ap 2, 1-7 + 12-17 ; Lc 15, 11-32
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Enfant prodigue - Reuilly
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rères et sœurs, voilà peut-être la parabole de l'évangile la plus connue, celle du fils prodigue qui a donné lieu à beaucoup de tableaux, de représentations picturales. Je pense que nous avions tous en tête en écoutant cet évangile, le magnifique tableau de Rembrandt. Paradoxalement, c'est une parabole difficile, on a dit tellement de choses sur ce texte, que je ne vois pas ce que je pourrais rajouter, si ce n'est attirer votre attention sur deux choses. La première chose c'est une problématique de fond sur la question de l'identité de l'autre. Qui est le Père ? Qui sont les enfants ? Qui est le Père pour les deux enfants ? Qui sont les enfants pour le Père ? On pourrait même rajouter une troisième relation : que représente le frère pour l'autre frère ?
La deuxième chose que je vous invite à garder en mémoire, c'est trois attitudes assez intéressantes qui ressortent d'un verbe : le fils prodigue "rentre" en lui-même. Le fils aîné qui rentre des champs et qui refuse de "rentrer" dans la maison pour s'associer à la fête. Le Père sort de la maison justement pour essayer de convaincre le fils aîné de rentrer. Et on ne sait pas ce qui se passe après.
C'est donc une question d'identité parce que pour le Père, il est très clair que ses deux enfants sont ses fils et qu'ils le resteront quoiqu'il advienne. Qu'ils quittent la maison, qu'ils dépensent l'argent, ou qu'ils restent à la maison et qu'ils travaillent tous les jours à côté de lui, pour le Père, ses enfants resteront toujours ses enfants. Or, ce n'est pas le cas des enfants vis-à-vis du Père. Dans un premier temps le fils prodigue considère que son Père est bien son Père, qu'il doit donc toucher son héritage, et qu'il doit vivre sa vie. C'est la crise de l'adolescence diront certains. Mais vous aurez remarqué que dans cette attitude qui est très belle, rentrant en lui-même, il ne retrouve pas le Père, il trouve un patron. Il considère qu'il est déchu et qu'il n'est pas possible aux yeux de Dieu, il puisse encore être son fils. Donc pour lui, son Père n'est plus son Père, il peut ayant détruit cette relation de filialité, il peut avoir au moins avoir une relation de mercenaire. Je t'ai déçu, mais j'ai quand même besoin de manger autre chose que des caroubes, est-ce que tu veux bien me reprendre, mais comme un mercenaire ?
C'est une attitude que d'aucuns pourraient critiquer, car ce qui la motive, n'est pas une question de théologie, ce n'est pas l'amour gratuit pour son Père, c'est uniquement la faim. Sommes-nous capables de juger de la véracité, de la qualité, de la pureté de la personne qui rentre en elle-même et qui demande pardon ? On pourrait dire que comme c'est intéressé et qu'il a faim, son retour ne vaut rien aux yeux de Dieu. Or, il n'en est rien. Dieu est prêt à accepter ce qu'on lui apporte. Dieu va prendre cette attitude, et de ce jeune homme qui pense que son Père va le recevoir comme un mercenaire, il va être accueilli non pas par un patron, mais par son Père, car pour lui, il est toujours son fils. Il ne lui fait pas payer la note des heures passées hors de la maison à guetter son retour. Il faut quelquefois de notre part, éviter de juger trop durement des gens qui pourraient revenir à la foi, ou des gens qui sont dans une démarche de pardon.
La deuxième chose, c'est le fils aîné qui ne veut pas rentrer dans la maison. En fait, ce fils fonctionne très exactement comme son jeune frère. Il a vécu des années à côté non pas de son Père, mais à côté d'un patron qu'il craignait. Il n'est pas devenu lui-même, il est resté à l'ombre de ce Père qu'il prenait pour son patron, et il a cru que le moindre écart signait sa mort. Ce n'est pas le cas. C'est ce que dit son Père : "Tu as été avec moi pendant tout ce temps, et tout ce qui est à moi est à toi". Le drame, c'est que ce fils aîné qui a passé tellement de temps à côté de son Père et qui aurait pu apprendre beaucoup de son Père, en réalité, n'a rien appris du tout. Alors que nous aurions pu penser que ce fils aîné ayant vécu à côté de son Père quand son père accueille bras ouverts son jeune frère, aurait pu agir comme lui, il n'en est rien. Cela pose question sur les bons chrétiens, mais peut-être aussi sur les autres qui sont seulement moraux, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, des gens qui pensent que tout au long de leur vie, ils n'ont jamais dévié du droit chemin, et qui réagissent comme le fils aîné vis-à-vis des autres.
Frères et sœurs, il peut nous arriver de rentrer en nous-mêmes pour de mauvaises raisons, mais heureusement, Dieu transformera toujours ces mauvaises raisons en une fête réjouissante. Vous le savez, et c'est très clair dans cette parabole, le plus malheureux, c'est le fils aîné. Quelle est notre relation avec Dieu ? Quel jugement portons-nous sur les personnes qui nous entourent ? Ce qui est le plus important dans cette parabole, c'est de découvrir qu'en aucun cas, Dieu serait un patron qui jugerait d'une manière définitive les hommes. Dieu c'est véritablement un Père, une mère, et vous le savez, quand un enfant auprès de ses parents, généralement, le cœur fond, et il est accueilli. Que cette parabole habite notre cœur quand dans quelques instants nous chanterons tous ensemble la prière que Jésus nous a donné : le Notre Père.
AMEN