VIEILLES OUTRES ET VIN NOUVEAU
Jr 6, 16-21 ; Lc 5, 29-39
(7 septembre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Promesse du vin nouveau
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rères et sœurs, quel rapport y a-t-il entre les conseils de tastevin avisé que rappelle Jésus dans l'évangile que nous venons d'entendre et la prophétie de Jérémie ? Il y en a un extrêmement profond. Vous avez remarqué le comportement et la réaction de Jésus : quand il annonce le Royaume, il l'annonce pour tout le monde, avec ce qu'on aurait appelé la pègre, les publicains, des gens qui font des affaires un peu louches, et des pécheurs, des gens qui ont une réputation de ne pas être tout à fait à la hauteur des exigences de la Loi. Lorsqu'il est avec ces gens-là, il mange et il boit avec eux. Évidemment, par rapport avec Jean-Baptiste qui vivait dans les déserts en se nourrissant de sauterelles grillées, le régime est un peu différent, et je crois que pour Jésus non plus, de bien manger et de bien boire n'était pas nécessairement un péché !
Donc, Jésus est là avec tout le monde, il annonce le Royaume, il annonce le salut et la rédemption aux publicains et aux pécheurs. Cela ne plaît pas beaucoup. Il faut imaginer que la salle à manger n'était pas enfermée à l'intérieur de la maison, on prenait son repas sur la terrasse, il y a des gens autour qui font des commentaires. Ceux qui font les commentaires ce sont ceux qui sont les plus stricts et les plus exigeants et qui considèrent que cet homme qui annonce le Royaume de Dieu et en fait bénéficier en priorité des gens de mauvaise qualité n'est pas très recommandable.
Tout part de là et Jésus leur répond par une parabole qui, au premier abord peut sembler être un peu hors sujet. Jésus leur dit : "On ne met pas du vin nouveau dans des vieilles outres". Qu'est-ce que cela veut dire ? L'homme assume difficilement la nouveauté. C'est cette inertie dans toutes les sociétés, quand l'homme est en face d'un comportement, d'une attitude ou d'un événement un peu nouveau, il y a quelque chose qui dans le premier moment ne passe pas. Jésus reconnaît qu'il a un comportement qui peut paraître nouveau, insolite, difficile à avaler, et cependant, il faut bien y passer. Il dit implicitement aux pharisiens, si vous êtes de vieilles outres (ce n'est pas nécessairement un compliment), et qu'on vous met du vin nouveau, les vieilles outres ne sont pas capables de conserver le vin. Il faut donc des outres avec la peau souple, pas trop tannée, pas trop sèche, qui peut laisser travailler tranquillement le vin à l'intérieur. Cela veut dire que l'histoire ne recommence jamais. L'histoire ne se reproduit jamais à l'identique. Jésus essaie de leur faire comprendre que dans le déroulement normal et habituel de l'histoire, il y a toujours de la nouveauté et à fortiori dans le déroulement de l'histoire de ce peuple qui est appelé à être le porteur de l'Alliance, à être l'annonciateur d'un salut. L'ancien ne suffit pas à expliquer le nouveau et le nouveau lui-même fait craquer les cadres de l'ancien.
Ce n'est pas très loin de ce que Jérémie pense. Lui aussi quand il dit : regardez les chemins des anciens, et cela ira mieux, il sait très bien que cela n'ira pas mieux. Il le sait parce qu'il voit que ses contemporains ne peuvent ou ne veulent plus vivre selon le monde ancien. Et en même temps qu'il indique la possibilité d'essayer de sauver les meubles en revenant à une observance des lois et des commandements, comme à l'époque tout le mouvement de réforme spirituelle essayait de le dire, il voit en même temps que cela ne suffit pas. Jérémie annonce en même temps une certaine possibilité de faire changer le cours des choses, et en même temps le constat que les choses ne changeront pas, l'ennemi viendra, il détruira Jérusalem, il détruira la population et la déportera. Il faut bien reconnaître que cela peut paraître une philosophie un peu désespérante de l'histoire. Les historiens anciens prenaient les grands exemples des anciens, disant qu'il fallait faire comme eux. Et cela n'a jamais marché. L'histoire n'est jamais un cours de morale, ou en tout cas, c'est un cours de morale avec des professeurs désespérés et désabusés.
Cela fait cependant partie de notre histoire. La vision chrétienne de l'histoire ne nous dit pas, même si elle est tendue vers l'eschatologie, que tout ira mieux plus tard. Oui, mais l'histoire ne sera pas rachetée par elle-même, parce que si l'on compte simplement sur l'amélioration des hommes et des sociétés pour que cela aille mieux demain, regardons aujourd'hui ce qui se passe. Nous vivons dans une période où l'on ne peut pas ouvrir un journal ou sa télé sans qu'on nous annonce des malheurs terribles pour 2050. Cela n'empêche personne de prendre sa voiture, de gâcher de l'énergie de chaleur, tout le monde s'en moque et pense que c'est de la faute aux autres ! Nous sommes en plein dans la prophétie de Jérémie. Il dit : faites attention, ne gaspillez pas l'énergie spirituelle, mais les hommes de son temps ne l'écoutent pas. C'est de là qu'est née l'originalité de la conscience chrétienne : Dieu est assez grand pour qu'envers et contre tout pour qu'il y ait un salut. Mais ce n'est pas parce que la religion serait le moyen d'amender la population. Et depuis que le monde est monde, depuis que le Christ est venu et qu'on vit tout cela, on est incorrigible. C'est l'histoire des professeurs désabusés, mais on n'y peut rien.
Comment réagir ? Il y a deux choses à faire, premièrement, la nostalgie des bons conseils historiques, il faut la mettre au musée des choses à regarder avec admiration et attendrissement mais cela ne changera jamais rien. En revanche, ce qui peut être la véritable réaction chrétienne c'est l'urgence du salut. Si l'homme, l'humanité comme telle n'améliore jamais rien, il y a quand même le fait que la conscience et l'espérance de l'homme n'a jamais disparu. Nous portons cette conscience et cette conviction de la possibilité pour Dieu de sauver l'homme et c'est le cœur même de notre foi. Cela nous oblige à un certain discernement, à un certain choix, à certaines orientations que nous prenons parfois un peu contre notre gré, mais cela nous ramène toujours à ceci : comment pourrait-on comprendre l'homme en toute lucidité et vérité, s'il n'y avait pas la lumière du salut.
AMEN