APPEL À L'UNIVERSALITÉ

Jr 4, 1- 4 ; Lc 4, 14-30

(5 septembre 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Unité et diversité

 

F

rères et sœurs, vous avez sans doute remarqué un point de convergence assez notable entre les deux textes que nous venons d'entendre. Dans le livre de Jérémie, Dieu parle à son peuple de la nécessité de se convertir. Quel sera le résultat de la conversion ? "Les nations se béniront en toi, en toi elles se glorifieront". Cela paraît assez paradoxal car au moment où Jérémie prononce ses oracles, les nations tout autour n'ont aucune envie de se bénir dans le royaume de Juda. C'est la zizanie totale entre tous ces petits royaumes, on peut imaginer assez volontiers, qu'il s'agisse de l'Égypte ou de la Syrie, que Juda n'avait aucune raison d'être motif de bénédiction ou de gloire pour les grandes puissance de l'époque.

Or, Jérémie rappelle à son peuple que si il revient dans la droite ligne de ce pourquoi il a été choisi, de ce pourquoi il vit, de ce pourquoi il doit accomplir les marques profondes de sa vie avec Dieu, il sera source de bénédiction et de gloire pour tous les autres peuples qui se béniront et de glorifieront en lui. C'est la première chose.

Quand Jésus va à Nazara, Nazareth, et qu'il parle à la synagogue, après avoir commenté le prophète Isaïe et expliqué sa destinée messianique à partir de ce texte, il prend tout de suite un peu à rebrousse-poil l'assemblée qui l'écoute, en prenant deux exemples : à l'époque du prophète Élie, il y avait beaucoup de veuves qui n'avaient pas à manger, et celle qui a bénéficié du miracle de la cruche d'huile qui s'est multipliée et de la farine qui ne s'épuisait pas, c'est une veuve de Sarepta, sans doute le pays de Sidon. D'autre part, Jésus raconte aussi la guérison du général Syrien Naaman alors que sans doute, il y avait beaucoup de lépreux dans le peuple d'Israël à cette époque-là.

Contrairement à ce que l'on a dit, l'Ancien Testament n'est pas particulariste et autocentré et le Nouveau Testament universel. Aussi bien Jérémie que Jésus s'attachent à montrer qu'il y a une vocation universelle du peuple d'Israël. Pour Jérémie, c'est évident car cette vocation universelle, le peuple de Juda l'accomplira lorsqu'il sera déporté. Le début de l'universalité de Juda, c'est le moment où il est vraiment plongé dans le chaudron bouillonnant de tout le mélange et le brassage des peuples qui avait lieu à cause des guerres assyriennes, et dans une pauvreté radicale, le peuple sera amené non plus à réfléchir, mais à vivre concrètement sa dimension universelle.

Cela nous touche encore aujourd'hui. L'universalité ce n'est pas la mondialisation, comme une certaine réflexion moderne semble nous le proposer dans une fusion dans la masse. L'universalité ne consiste pas à porter tous les mêmes jeans, mais l'universalité c'est vraiment une vocation individuelle. Qu'est-ce que l'universalité ? Cela veut dire que Dieu proposera toujours le salut par des individus, individus personnels : chacun d'entre nous, ou individualité collective comme un peuple, une Église, une communauté, une assemblée. En fait, le salut arrive toujours par des individus, par des situations singulières, par des groupes bien typés. Seulement voilà, le seul problème c'est qu'il ne faut pas que la singularité ou la personnalité de ceux qui doivent annoncer le salut limitent le projet universel du salut de Dieu. Chacun d'entre nous, tel qu'il est, est appelé à être témoin porteur et communicateur de salut. Mais ce que nous sommes comporte des limites et cela ne doit pas limiter la mission et l'intention divine qui nous est confiée. Il y a là quelque chose d'une exigence radicale.

L'universalité ne veut pas dire se fondre dans la masse, cela ne veut pas dire prendre la couleur muraille, l'universalité, c'est au contraire accepter que chacun d'entre nous dans la particularité de ce qu'il a été créé, de son histoire avec Dieu, de la manière dont Dieu lui a confié une mission, tout cela doit être accessible à tous. La véritable universalité c'est Paul qui en a trouvé la formule la plus saisissante : "Je me suis fait tout à tous". Il ne dit pas qu'il a renoncé à ce qu'il était, il ne dit pas qu'il s'est fait n'importe quoi, mais dans la singularité même de sa personnalité il a pu être tout à tous, il a pu être l'apôtre des Gentils, des païens, de ceux qui étaient dans la plus grande diversité, et parfois même dans la dispersion la plus désespérante.

Frères et sœurs, je crois que cet appel à l'universalité est encore très important aujourd'hui. Si notre foi, notre vie chrétienne ne servent qu'à un rempli identitaire, il est certain qu'à ce moment-là, nous commettons la même faute que celle que Jérémie reprochait à ses contemporains. Si notre foi nous replie sur nous-même pour ne nous occuper que de nous-même, ce n'est pas un véritable salut, c'est simplement s'imaginer sauver sa peau, mais ce n'est pas être instrument de salut. Si au contraire, nous cherchons avec patience, intelligence et sagesse à faire que ce que nous sommes qui a été choisi par Dieu non pas pour des raisons de supériorité mais pour être transmetteurs du salut à tous les hommes, alors la dimension de l'universalité du salut pourra passer à travers nous. Non pas que nous l'inventions nous-même, mais parce que Dieu est capable de rejoindre tout homme par un homme, de rejoindre toute l'humanité par des communautés concrètes, de rejoindre toute l'espèce humaine à travers des histoires et des événements concrets.

 

AMEN