QUI N'EST PAS CONTRE NOUS EST POUR NOUS
Tb 14, 8+11-12 ; Lc 9, 49-56
(23 septembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, c'est un texte un peu difficile et subtil qui est proposé à notre écoute aujourd'hui dans l'évangile de saint Luc. C'est un passage typique de la première mission des apôtres : les apôtres s'en vont, envoyés pas Jésus pour combattre l'esprit du mal. La venue du Royaume implique que l'homme trouve sa liberté par rapport aux puissances du mal et Jésus leur donne le pouvoir de ce qu'on appelle l'exorcisme, c'est-à-dire de pouvoir chasser les démons. Tout ce qui est derrière cette compréhension des choses est très complexe à analyser aujourd'hui, mais c'est une des réalités fondamentales de la mission de Jésus : il y a de nombreux miracles d'exorcisme dans l'évangile. Les premiers disciples et les premières communautés avaient toujours présente à l'esprit la nécessité de combattre les puissances du ml qui tenaient le cœur des hommes. Ceci se fonde sur une mission explicite de Jésus. Jésus a dû accomplir beaucoup de miracles d'exorcisme pour qu'on en ait gardé un souvenir si diversifié et en même temps si convergent dans le texte de l'évangile.
Toujours est-il que le petit épisode qui se greffe là-dessus, les disciples vont faire des exorcismes, apparemment, cela a fonctionné, mais à un moment donné, ils ont subi ce que l'on appellerait aujourd'hui de la concurrence déloyale. La pratique de l'exorcisme n'était pas uniquement liée aux disciples de Jésus, c'était quelque chose qui se pratiquait aussi dans le judaïsme, mais cela se pratiquait surtout chez les païens. Les disciples donc partent en mission, et ils ont vu d'autres personnes qui se sont dit qu'ils pouvaient aussi essayer avec les bonnes formules utilisées par les disciples.
L'épisode très synthétique qui nous est rapporté ici est très clair : les disciples font des exorcismes au nom de Jésus, et ils se trouvent tout à coup devant des gens qui les imitaient et qui faisaient aussi des exorcismes au nom de Jésus. Evidemment, c'est toute la spécificité de la mission qui s'écroule. Si d'autres en font, et que peut-être ça marche aussi, on nous dit simplement : "Nous avons vu quelqu'un expulser des démons en ton nom", cela a bien l'air de dire qu'il a pu les expulser, la formule n'est pas tout à fait claire en grec. Quand les disciples racontent cela, la réaction immédiate c'est d'aller dire à Jésus : nous voulions l'en empêcher, parce qu'il ne te suit pas avec nous. Il n'est pas du groupe, il n'est pas missionné par toi, il n'a pas ton autorité, il n'a pas le pouvoir reçu de toi, donc normalement, il n'a pas le droit de la faire.
Ici, Jésus leur répond une petite phrase assez lapidaire : "Ne l'en empêchez pas !" Pourquoi ? "Parce que qui n'est pas contre nous est pour nous". Ce texte est intéressant, parce qu'on possède un autre texte de Jésus qui dit : "Celui qui n'est pas pour moi est contre moi". Excusez-moi de la subtilité logique, mais c'est vraiment très important. Quand on n'est pas pour le Christ, on est contre lui, mais quand il s'agit de nous, c'est-à-dire le Christ avec ses disciples, l'Église : "qui n'est pas contre nous est pour nous". Cet homme n'a pas voulu agir contre l'Église, il ne fait peut-être pas partie de l'Église, mais il n'est pas contre nous. Quand les hommes qui n'appartiennent pas à l'Église ne se prononcent pas contre l'Église, en réalité, d'une certaine manière, ils sont déjà pour elle.
C'est un texte comme celui-là qui a été à la base de toute la réflexion sur notamment le document de la fin du pontificat de Jean-Paul II, "Dominus Jesus", qui montrait que le salut devait passer par l'Église. Quand on n'est pas contre l'Église, on ne s'est pas mis en dehors de la sphère du salut. On n'est pas contre, on n'est peut-être pas pour, mais on ne s'est pas prononcé explicitement contre le salut du Christ. Je pense que c'est ce qui fait que le christianisme ne se définit pas simplement par une appartenance. C'est vrai que lorsqu'on veut être chrétien il faut à un moment donné un geste d'appartenance, recevoir le baptême, Dieu vous choisit et vous investit de son amour et de son salut, mais même si l'on n'a pas fait cette démarche, si l'on n'a rien fait contre, on reste toujours sous la possibilité du salut.
C'est cela que Jésus a voulu dire à ses disciples à travers cette petite réflexion : la réalité même de la possibilité du salut n'est pas fermée même pour ceux qui ne veulent pas se réclamer de nous, ou qui n'en éprouvent pas le besoin, ou qui n'en ont pas manifesté encore le désir, même s'ils prennent apparemment des moyens analogues à ceux que vous utilisez pour chasser les puissances du mal. Cela reste très difficile de démêler l'ivraie et le bon grain. Jésus ici recommande à ses disciples une réelle prudence. Vous voyez toutes les conséquences que cela peut avoir aujourd'hui : c'est vrai qu'à certains moments, nous, comme chrétiens, par souci de marquer notre identité, nous pouvons avoir le réflexe de dire : ils ne sont pas des nôtres. Mais il faut toujours nous rappeler la parole du Christ : "Qui n'est pas contre nous est pour nous". C'est une affirmation extrêmement forte, car cela veut dire qu'il est déjà sous la mouvance du salut, que peut-être il ne reconnaît pas, mais en tout cas, qu'il ne refuse pas.
C'est là où nous sommes amenés à cette appréciation : il y a aujourd'hui, et je pense que c'est un peu le drame du monde actuel, nous vivons au cœur d'un monde qui n'est pas nécessairement anti-chrétien, ce monde que l'on appelle parfois agnostique, anti-religieux. Il n'est pas nécessairement adhérent à un projet religieux, mais il n'est pas non plus contre nous, ce qui est souvent difficile, car on préfèrerait qu'il soit clairement contre nous. Nous vivons avec des gens qui peuvent effectivement porter un regard qui n'est pas malveillant, mais qui demande quand même un cheminement plus lointain.
Nous sommes investis comme ces missionnaires de la première mission chrétienne d'une part à reconnaître leur attitude, et d'autre part et c'est cela le plus décisif, à les aider à progresser et à avancer pour qu'un jour peut-être, ils ne restent pas simplement dans une position d'attente, mais qu'ils puissent découvrir la dynamique intérieure d'une reconnaissance et d'une adhésion.
AMEN