JÉRUSALEM VILLE OUVERTE

Ap 19, 1-9 ; Lc 21, 5-19

(16 novembre 2005)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

L

orsque vous verrez Jérusalem investie par des armées". En entendant ce texte de l'évangile, nous ne pouvons pas nous empêcher de faire une lecture d'abord historique de nous remémorer la chute de Jérusalem, prise en 70 par les armées romaines, le temple qui brûle, et puis l'agonie de la Judée jusqu'en 135, date à laquelle une nouvelle ville est construite sur les ruines de Jérusalem.

On ne peut pas non plus s'empêcher de penser à une autre théologie qui existe dans la Bible, la théologie du Deutéronome, qui, en substance, méditant sur la chute de Jérusalem prise par Nabuchodonosor, dit très simplement : voilà, Jérusalem, la Judée a péché, Dieu a pardonné, Jérusalem … jusqu'au jour où Dieu n'a plus pardonné à son peuple et Nabuchodonosor a pris Jérusalem, et elle est tombée. C'est cela en substance la théologie du Deutéronome, au bout d'un moment, Dieu en fait ne pardonne plus et nous avons bien mérité ce que nous avons reçu. Cette théologie d'ailleurs a été récupérée par certains chrétiens, et juifs, disant que Jérusalem tombant en 70, c'est reparti comme en quarante, vous voyez bien ce qui se passe, les juifs n'ont pas su reconnaître Jésus, Jérusalem est prise et rasée. Jérusalem qui tombe, c'est un nouveau peuple qui se constitue, c'est l'Église qui se constitue, c'est le nouveau peuple élu.

En fait, cette phrase : "Lorsque vous verrez Jérusalem investie par des armées", on pourrait la reformuler d'une autre manière. Pourquoi une ville choisie est-elle abandonnée ? Et cette question ouvre la problématique de l'élection. C'est vrai que très souvent pour nous, le mot "élection" signifie : être choisi en vue d'être protégé. Je suis choisi, je suis élu par quelqu'un, par un pouvoir politique, et ce pouvoir qui est plus fort que moi, qui est plus grand que moi, a pour fonction de me permettre de vivre, de survivre, d'assurer ma subsistance, de ne pas mourir. C'est sûr que si l'élection se définit de cette manière, on peut se poser légitimement la question : pourquoi la ville élue est-elle abandonnée ? Comme je le disais tout à l'heure, faut-il alors se remuer l'esprit et la tête pour essayer de comprendre pourquoi Jérusalem a été larguée ? Effectivement, on peut alors se dire : si Jérusalem a été abandonnée, c'est que certainement, elle a mal agi.

Transposez tout simplement ce que je dis au niveau spirituel, de nos rapports avec Dieu, c'est la même chose. Quand nous pensons être abandonnés par Dieu, alors que nous avons eu tellement cette impression d'avoir été élu et aimé par Dieu, c'est la grande question : "Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu pour mériter cela ?" C'est un peu du même ordre. Je crois que c'est parce que nous nous faisons une mauvaise définition de l'élection. L'élection, ce n'est pas d'être choisi pour être protégé, Jérusalem n'est pas choisie pour cela, elle n'est pas choisie pour être une ville forte entourée de remparts, pour être protégée des vilains barbares ou des non-croyants. La ville de Jérusalem, elle est choisie pour rassembler les croyants. Et l'élection, c'est cela. Jérusalem n'est pas élue pour être protégée contre un monde extérieur qui est mauvais par définition. Elle choisie et élue pour être le lieu de rassemblement des croyants, de ceux qui croient en Dieu. Voyez qu'alors la perspective est complètement différente. Il ne s'agit plus de penser en termes de forteresse qui nous protège par rapport au monde extérieur, comme deux mondes, mais au contraire le monde de Dieu qui est ouvert. Et Jérusalem est choisie pour cela.

Si nous transposons cette lecture sur l'Église, nous avons la même chose. Quand on réfléchit sur les rapports entre l'Église et le monde, il ne s'agit pas de dire que nous avons à nous enfermer dans un bunker et que tout ce que le monde vit ou ce qu'il nous propose est intrinsèquement mauvais. L'Église doit rester ouverte, comme Jérusalem sur cette montagne, tel un phare, comme une lumière accrochée pour que tous les croyants y viennent et rentrent dans cette ville, rentrent dans l'Église.

Vous voyez, frères et sœurs, je crois que cette définition de l'élection qui dit que Jérusalem et l'Église sont choisies en vue de rassembler le peuple en entier, cela sous-entend une question très importante qui touche à la manière dont nous envisageons l'histoire. Dans le cas où il y a opposition entre l'Église et le monde, l'histoire est envisagée uniquement sur le mode des acquis sociaux, sous sur le mode du progrès. Tout ce qui peut remettre en question ce que nous sommes est vu nécessairement comme quelque chose de mauvais. Au contraire, envisager l'élection comme étant un lieu d'ouverture et de rassemblement, c'est envisager l'histoire sur un mode complètement différent, sur le mode tout simplement de la mort et de la Résurrection. En fait, je crois que c'est cela qui est caché au cœur de tous ces textes que nous commençons à lire, l'Apocalypse, la destruction de Jérusalem, c'est le thème de la mort et de la résurrection.

Frères et sœurs, n'ayons pas peur d'ouvrir nos villes fortes au monde, et n'ayons pas peur de vivre sur le régime de la Pâque, qui est la mort et la Résurrection, pour être configurés au Christ.

 

 

AMEN